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Appel pour la Paix

Appel pour la Paix

  Cinq mois après l'entrée de la France en guerre, Sébastien Faure (1858-1942), propagandiste anarchiste, libre penseur et dreyfusard, publie clandestinement un manifeste en faveur de la paix. Saisie par les autorités civiles, la publication est immédiatement interdite de diffusion.
Appel de Sébastien Faure pour la paix, cité par Roland LEWIN dans: “Sébastien Faure et La Ruche, ou l’Education libertaire”,
daté vraisemblablement du tout début janvier 1915.
(extraits)


L'heure n'est pas aux vaines discussions. Je ne veux apporter ici ni critique ni approbation.
Il me plaît de reconnaître que (...) l'attitude de nos camarades qui, dès la première heure ont, sans hésitation, presque sans réserve, marché et entraîné leurs amis sous les drapeaux, est parfaitement défendable. (...)
Cette guerre nous a surpris alors que le prolétariat international n'avait point encore réalisé au-dessus des frontières une entente et une organisation assez puissante pour tuer la guerre. (...)
Nous n'avons eu ni la force ni - peut-être - le courage d'éviter le crime et, par l'enchaînement détestable d'irrésistibles fatalités, nous avons dû jusqu'à ce jour et depuis cinq longs mois participer à ce crime.
C'est assez, c'est tro!
Allons-nous, bénévolement et sans protestation, prêter la main à la continuation de ces horreurs que notre cœur déteste, que réprouve notre raison et que condamne notre conscience? Sera-t-il dit que, adversaires de la guerre en temps de paix, nous sommes devenus adversaires de la paix en temps de guerre? Puisqu'il nous a été impossible d'éviter les hostilités, n'avons-nous pas le devoir de tout tenter pour y mettre fin?
Oui, mettre fin aux hostilités, le plus tôt possible et dans des conditions telles qu'un régime de paix durable garantisse, dans l'avenir, à chaque nationalité son indépendance, le respect de ses droits, de ses libertés, de ses intérêts: le devoir d'aujourd'hui est là, impérieux, indiscutable, sacré. (...)
Dans sa récente déclaration au Parlement, le gouvernement a affirmé, en même temps que son inébranlable confiance dans la victoire, la nécessité d'aller jusqu'au bout, quels que soient les sacrifices de toute nature que devra s'imposer le pays et si longues que puissent être les hostilités.
A la nation engagée depuis cent cinquante jours dans cette horrible tragédie, le gouvernement ne pouvait faire entendre un autre langage. Le Sénat et la Chambre ont sanctionné cette déclaration de leur approbation unanime.
Même unanimité dans la presse.
Le Parlement et la presse ne pouvaient pas, dans les circonstances actuelles, prendre une autre attitude. Quand la guerre éclate et que les destinées de tout un peuple en sont le redoutable enjeu, c'est le devoir et le mandat des dirigeants, de tous ceux qui forgent l'opinion publique: ministres, parlementaires, journalistes, de stimuler et d'entretenir la confiance dans les esprits et l'exaltation dans les cœurs.
De leur part, agir autrement serait trahir.
Mais au-dessous des dirigeants, il y a l'innombrable multitude. (...) C'est la voix de ces millions de victimes civiles et militaires qu'il s'agit de faire entendre, puisqu’elles gardent le silence. C'est leur secrète espérance qu'il faut traduire, puisqu'elles l'étouffent en elles; c'est leur intime et profond désir qu'il est nécessaire d'exprimer, puisqu'elles ne savent ni n'osent le faire connaître.
Qui fera cela?
Qui peut, qui doit le faire? Qui? Personne... si ce n'est nous, socialistes, syndicalistes, révolutionnaires et anarchistes. (...)
S'il n'a pas été en notre pouvoir d'empêcher la calamité, et ce sera le regret et la honte de notre génération, ah! puissions-nous du moins en arrêter au plus tôt les suites désastreuses, et ce sera notre joie et notre réhabilitation! Encore une fois, le devoir d'aujourd'hui est là, impérieux, indiscutable, sacré!
(...)
Il ne s'agit ni d'abaisser la France devant l'Allemagne, ni d'abaisser celle-ci devant celle-là. La France n'a pas à solliciter la paix, l'Allemagne non plus.
Mais en France comme en Allemagne, la paix a d'ores et déjà des partisans résolus, ardents. Et je sais pertinemment qu'en Russie, en Angleterre, en Autriche, en Belgique, autant qu'en France et en Allemagne, une partie de la population désire secrètement, mais passionnément, la fin des massacres.
Il faut que, d'une part, au sein de chacune de ces nations, les partisans de la paix s'affirment, qu'ils se groupent, qu'ils prêchent la croisade sainte, qu'ils se multiplient et parviennent à créer un courant d'opinion favorable à la paix.
Il faut que, d'autre part, les pays neutres disposés à proposer leur médiation sachent que dans tous les pays qu'accable le fardeau de la guerre, à côté de ceux qui systématiquement ne veulent à aucun prix entendre parler de la paix avant l'écrasement total de l'ennemi, il y a toute une population qui serait heureuse que les gouvernements consentissent à examiner la possibilité d'en finir au plus vite et à examiner les conditions d'une paix acceptable pour tous dans le présent et constituant, pour l'avenir, des garanties contre le retour d'une pareille calamité. (...)
Plus que jamais ennemi de la guerre, plus que jamais attaché à la paix, je ne puis servir la cause à laquelle j'ai voué ma vie qu'en tentant d'abréger la guerre et de hâter la paix.
Je m'y décide.
Quels que soient les risques à courir, j'aime mieux les affronter que de renier tout mon passé, ma seule fierté et ma seule richesse, et de traîner une vieillesse désormais impuissante et déshonorée.
Seul, je ne puis rien. (...) Je m'adresse à tous. Qu'ils aient le courage de répondre à mon appel, ceux qui approuvent l'objet de ce manifeste. Nous verrons ensemble ce qu'il y aura leu de faire.

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