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“Les guerres sont des phénomènes barbares”

“Les guerres sont des phénomènes barbares”

 En février 1914, Rosa Luxem­burg fut tra­duite devant le tri­bu­nal de Franc­fort sous l’inculpation « d’excitation de mili­taires à la déso­béis­sance ». Elle y pro­nonça le dis­cours que l’on va lire. Le tri­bu­nal la condamna à un an de pri­son.


« Dans le réqui­si­toire pro­noncé aujourd’hui par M. le pro­cu­reur comme dans l’acte d’accusation, ce qui joue le rôle prin­ci­pal, ce n’est pas tant les décla­ra­tions qui me sont repro­chées que la façon dont on les inter­prète et le sens qu’on leur attri­bue. A plu­sieurs reprises et avec la plus grande insis­tance, M. le pro­cu­reur a sou­li­gné quelles étaient selon lui mes inten­tions véri­tables au moment où je fai­sais les décla­ra­tions en ques­tion. Eh bien, pour ce qui est de ce côté psy­cho­lo­gique de mon dis­cours, pour ce qui est de ma conscience même, per­sonne n’est mieux à même que moi d’apporter tous les ren­sei­gne­ments utiles.
Et je veux vous le dire tout de suite : je suis tout à fait dis­po­sée à don­ner à M. le pro­cu­reur tous les ren­sei­gne­ments qu’il désire, ainsi qu’à vous, Mes­sieurs les jurés. Pour en venir tout de suite à la chose prin­ci­pale, je tiens à décla­rer que ce que M. le pro­cu­reur, s’appuyant sur les dépo­si­tions de ses témoins à charge, a pré­senté comme étant mes idées, mes inten­tions et mes sen­ti­ments, n’est qu’une cari­ca­ture tout à fait plate, tant de mes dis­cours que des idées de la social-démocratie. En écou­tant tout à l’heure le pro­cu­reur, je ne pou­vais m’empêcher de rire inté­rieu­re­ment et de pen­ser : voici de nou­veau un exemple clas­sique qui montre à quel point la culture pure­ment for­melle est insuf­fi­sante pour com­prendre les idées social-démocrates dans toute leur com­plexité, leur finesse scien­ti­fique et leur pro­fon­deur his­to­rique, lorsque les inté­rêts de la classe à laquelle on appar­tient s’y opposent. Si vous aviez inter­rogé, Mes­sieurs les juges, l’ouvrier le plus simple, le plus inculte, parmi les mil­liers de ceux qui ont assisté à mes réunions, il vous aurait donné une tout autre idée de mes décla­ra­tions. Oui, les hommes et les femmes les plus simples du peuple tra­vailleur sont capables de s’assimiler nos idées, les­quelles, dans le cer­veau d’un pro­cu­reur prus­sien, prennent un aspect tout à fait cari­ca­tu­ral, comme reflé­tées par un miroir défor­ma­teur. C’est ce que je vais prou­ver main­te­nant à l’aide de quelques exemples.

M. le pro­cu­reur a répété à dif­fé­rentes reprises qu’avant de faire la décla­ra­tion incri­mi­née, qui consti­tuait, paraît-il, le point culmi­nant de mon dis­cours, je me suis livrée à des « exci­ta­tions inouïes ». A cela, je réponds : M. le pro­cu­reur, nous, social-démocrates, nous ne nous livrons à aucune espèce d’excitation ! Que signi­fie, en effet, se livrer à des exci­ta­tions ? Ai-je dis à ceux qui m’écoutaient : si vous allez faire la guerre à l’étranger, en Chine par exemple, frap­pez de telle sorte qu’aucun Chi­nois n’osera plus, un siècle après, regar­der un Alle­mand de tra­vers ? Si j’avais dit cela, alors cer­tai­ne­ment c’eût été une exci­ta­tion de ma part. Où me suis-je effor­cée d’inculquer aux masses les pré­ju­gés natio­naux, de leur insuf­fler le chau­vi­nisme, le mépris et la haine des autres races et des autres peuples ? Cela, assu­ré­ment, c’eût été une exci­ta­tion de ma part.

Mais ce n’est pas ainsi que j’ai parlé et que parle un social-démocrate conscient. Ce que j’ai fait dans ces réunions à Franc­fort, et que nous autres social-démocrates fai­sons tou­jours par la parole et par l’écrit, ç’a été uni­que­ment de déve­lop­per l’éducation des masses, de leur faire com­prendre leurs inté­rêts de classe et leurs tâches his­to­riques, de leur mon­trer les grandes lignes du déve­lop­pe­ment, les ten­dances des trans­for­ma­tions écono­miques, poli­tiques et sociales, qui se pour­suivent au sein de la société actuelle, et qui mènent avec une néces­sité de fer à ce résul­tat qu’à un cer­tain niveau du déve­lop­pe­ment l’ordre social exis­tant doit être ren­versé et rem­placé par une société socia­liste supé­rieure. C’est ainsi que nous menons notre agi­ta­tion, que, grâce à l’effet ano­blis­sant des pers­pec­tives his­to­riques sur le ter­rain des­quelles nous nous pla­çons, nous élevons peu à peu le niveau moral des masses. C’est de ces mêmes grands points de vue – parce que chez nous, social-démocrates, tout se subor­donne à une concep­tion du monde har­mo­nique, sys­té­ma­tique, appuyée sur une base scien­ti­fique solide – nous menons égale­ment notre agi­ta­tion contre la guerre et le mili­ta­risme. Et si M. le pro­cu­reur, avec ses mal­heu­reux témoins à charge, consi­dère tout cela comme un simple tra­vail d’excitation, le carac­tère sim­pliste de cette concep­tion est dû uni­que­ment à son inca­pa­cité totale de s’assimiler les idées social-démocrates.

Ensuite, M. le pro­cu­reur a fait allu­sion, à dif­fé­rentes reprises, à mes soi-disant exci­ta­tions au “meurtre des supé­rieurs”. Les allu­sions mas­quées, mais com­pré­hen­sibles pour cha­cun, à mes appels au meurtre des offi­ciers doivent révé­ler tout par­ti­cu­liè­re­ment la noir­ceur de mon âme et le carac­tère extrê­me­ment dan­ge­reux de mes inten­tions. Eh bien, je vous demande de croire, pour un ins­tant à l’exactitude des pro­pos qui me sont attri­bués. A la réflexion cepen­dant, vous serez obli­gés de vous dire qu’ici – dans l’effort louable de me peindre sous les cou­leurs les plus noires – le pro­cu­reur a fait com­plè­te­ment fausse route, car quand et contre quels “supé­rieurs” ai-je appelé au meurtre ? L’acte d’accusation même pré­tend que j’ai pré­co­nisé l’introduction du sys­tème des milices en Alle­magne, que j’ai déclaré que la chose essen­tielle dans ce sys­tème était l’obligation de lais­ser aux hommes – comme cela se fait en Suisse – leur fusil à la maison.

Et c’est à cela – remarquez-le bien : à cela – que j’aurai lié l’indication que le fusil pour­rait très bien par­tir dans une direc­tion tout autre que ne le sou­haitent les diri­geants. C’est donc clair : M. le pro­cu­reur m’accuse d’avoir excité au meurtre, non contre les supé­rieurs du sys­tème mili­taire alle­mand actuel, mais… contre ceux des futures armées de milices alle­mandes ! On nous reproche vio­lem­ment notre pro­pa­gande en faveur du sys­tème des milices et l’acte d’accusation me l’impute même à crime.

Et en même temps le pro­cu­reur se sent tenu de pro­té­ger la vie, mena­cée par moi, des offi­ciers de ce sys­tème de milices qu’il com­bat. Un pas de plus, et M. le pro­cu­reur, dans l’ardeur de la lutte, m’accusera d’avoir excité à des atten­tats contre le pré­sident de la future répu­blique allemande.

Mais qu’ai-je dit en réa­lité à pro­pos du “meurtre des supé­rieurs” ? Quelque chose de tout à fait autre ! J’avais mon­tré dans mon dis­cours que les pro­ta­go­nistes offi­ciels défendent le mili­ta­risme actuel en s’appuyant sur la soi-disant néces­sité de la défense natio­nale. Si ce souci de la défense natio­nale, disais-je, était vrai­ment sin­cère, les classes diri­geantes ne devraient rien avoir de plus pressé que de réa­li­ser la vieille reven­di­ca­tion du pro­gramme social-démocrate, concer­nant l’introduction du sys­tème des milices. Car, seul ce sys­tème per­met d’assurer vrai­ment la défense du pays, étant donné que seul le peuple libre, qui marche, de sa propre ini­tia­tive, à la bataille contre l’ennemi, consti­tue un rem­part sûr et suf­fi­sant pour la liberté et l’indépendance de la patrie. Ce n’est qu’alors qu’on pour­rait dire : Chère patrie, tu peux être tran­quille ! Pour­quoi donc, demandais-je, nos patriotes offi­ciels ne veulent-ils pas entendre par­ler de ce seul sys­tème vrai­ment effi­cace ? Pour cette rai­son bien simple qu’en réa­lité, il ne s’agit pas pour eux de défendre la patrie, mais de faire des guerres de conquêtes impé­ria­listes, pour les­quelles, en effet, les armées de milice ne valent rien. Et ensuite, si les classes diri­geantes ont peur de lais­ser les armes entre les mains des tra­vailleurs, c’est qu’elles craignent qu’elles ne partent dans une direc­tion tout autre qu’elles ne le désirent.

Ainsi, ce que j’avais déclaré comme étant l’effet de la peur qu’éprouvent les classes domi­nantes, est inter­prété par le pro­cu­reur, se basant sur les dépo­si­tions de ses témoins, comme un appel au meurtre auquel je me serai livré. Vous avez de nou­veau ici une preuve qui montre quelle confu­sion crée dans son cer­veau son inca­pa­cité abso­lue de suivre les idées de la social-démocratie.

Tout aussi fausse est l’affirmation, selon laquelle j’aurais recom­mandé l’exemple de l’armée colo­niale hol­lan­daise, où chaque sol­dat a le droit d’abattre le supé­rieur qui le mal­traite. En réa­lité, j’ai parlé, à pro­pos du mili­ta­risme et des mau­vais trai­te­ments qu’on fait subir aux sol­dats, de notre chef inou­bliable, Bebel, et mon­tré que l’un des prin­ci­paux cha­pitres de son acti­vité a été sa lutte au Reichs­tag contre les bri­mades infli­gées aux sol­dats, à pro­pos de quoi je citais comme exemple, d’après le compte-rendu sté­no­gra­phique des séances du Reichs­tag – et ce der­nier n’est pas, que je sache, inter­dit par la loi – plu­sieurs dis­cours de Bebel, entre autres, ses décla­ra­tions de 1893 au sujet de l’usage en ques­tion dans l’armée colo­niale hol­lan­daise. Vous voyez, Mes­sieurs, qu’ici aussi M. le pro­cu­reur s’est trompé, dans son zèle. Ce n’est pas contre moi, mais contre un autre, qu’il aurait dû dres­ser son accusation.

Mais j’en arrive au point prin­ci­pal de l’accusation. M. le pro­cu­reur tire son affir­ma­tion selon laquelle j’aurais dans la décla­ra­tion incri­mi­née, conseillé aux sol­dats, en cas de guerre, contrai­re­ment aux ordres, de ne pas tirer sur l’ennemi, d’une déduc­tion qui lui paraît d’une force démons­tra­tive abso­lu­ment convain­cante et d’une logique irré­fu­table. Il rai­sonne de la manière sui­vante : étant donné que j’ai fait de l’agitation contre le mili­ta­risme, étant donné que je vou­lais empê­cher la guerre, je ne pou­vais mani­fes­te­ment avoir en vue d’autre moyen plus effi­cace que de dire aux sol­dats : si l’on vous ordonne de tirer, ne tirez pas ! N’est-ce pas, Mes­sieurs les juges, quelle conclu­sion convain­cante, quelle logique irré­fu­table ! Et pour­tant je me per­mets de vous dire : cette logique et cette conclu­sion découlent de la concep­tion de M. le pro­cu­reur, non pas de la mienne, non pas de celle de la social-démocratie. Ici, je vous demande de bien vou­loir me prê­ter une atten­tion par­ti­cu­lière. La conclu­sion selon laquelle le seul moyen effi­cace d’empêcher la guerre est de s’adresser direc­te­ment aux sol­dats et de leur deman­der de ne pas tirer, cette conclu­sion n’est que l’autre aspect de cette concep­tion d’après laquelle, aussi long­temps que le sol­dat obéit aux ordres de ses supé­rieurs, tout ira à mer­veille dans l’Etat, d’après laquelle, pour m’exprimer briè­ve­ment, la base du pou­voir d’Etat et du mili­ta­risme est l’obéissance pas­sive du sol­dat. Cette concep­tion de M. le pro­cu­reur trouve égale­ment son com­plé­ment har­mo­nique, notam­ment, dans cette décla­ra­tion offi­cielle du chef suprême des armées, à l’occasion de la récep­tion du roi de Grèce, à Pots­dam, le 6 novembre de l’année der­nière, selon laquelle le suc­cès des armées grecques prouve “que les prin­cipes défen­dus par notre état-major et nos troupes, appli­qués d’une façon juste, garan­tissent tou­jours la vic­toire”. L’état-major, avec ses “prin­cipes”, et le sol­dat, avec son obéis­sance pas­sive, telles sont les bases de la conduite de la guerre et la garan­tie de la vic­toire. Eh bien, nous, social-démocrates, nous pen­sons autre­ment. Nous pen­sons que ce n’est pas l’armée, les “ordres” d’en haut et “l’obéissance” aveugle d’en bas qui décident de l’issue heu­reuse des guerres, mais bien la grande masse du peuple tra­vailleur. Nous pen­sons que les guerres ne peuvent être menées qu’autant que la masse des tra­vailleurs, ou bien y par­ti­cipe avec enthou­siasme, parce qu’elle la consi­dère comme juste et néces­saire, ou tout au moins la sup­porte avec patience. Si par contre la grande majo­rité du peuple tra­vailleur arrive à la convic­tion – et éveiller cette convic­tion, cette conscience, est pré­ci­sé­ment la tâche que nous autres social-démocrates nous nous posons – si, dis-je, la majo­rité du peuple arrive à la convic­tion que les guerres sont des phé­no­mènes bar­bares, d’une immo­ra­lité pro­fonde, réac­tion­naires et contraires aux inté­rêts du peuple, alors elles devien­dront impos­sibles, même si le sol­dat obéit encore aux ordres de ses supé­rieurs. D’après la concep­tion du pro­cu­reur, c’est l’armée qui fait la guerre, d’après la nôtre, c’est le peuple tout entier. C’est lui qui décide si les guerres ont lieu ou non. C’est la masse des tra­vailleurs, hommes et femmes, vieux et jeunes, qui décide de l’existence du mili­ta­risme actuel, et non pas la petite par­tie de ce peuple, qui porte l’uniforme du roi.

Et j’ai, en même temps, en disant cela, une preuve clas­sique que c’est en effet ma concep­tion, la concep­tion de mon parti.

Je suis par hasard en mesure de répondre à la ques­tion posée par le pro­cu­reur de Franc­fort, à savoir à qui j’ai fait allu­sion lorsque j’ai déclaré : “nous ne ferons pas cela”, par un dis­cours pro­noncé par moi à Franc­fort. Le 17 avril 1910, j’ai parlé ici, au cirque Schu­mann, devant envi­ron 6.000 per­sonnes, sur la lutte élec­to­rale en Prusse – à cette époque, comme vous le savez, notre lutte avait atteint son point culmi­nant – et je trouve dans le rap­port sté­no­gra­phique de ce dis­cours, page 10, le pas­sage suivant :
« Chers audi­teurs. Dans la lutte élec­to­rale actuelle, comme dans toutes les ques­tions poli­tiques impor­tantes du pro­grès en Alle­magne, nous ne devons comp­ter que sur nous. Qui « nous » ? « Nous », ce sont les mil­lions de pro­lé­taires de Prusse et d’Allemagne. Oui, nous sommes plus qu’un simple chiffre, nous sommes les mil­lions de ceux grâce au tra­vail des­quels vit la société. Et il suf­fit que ce simple fait s’enracine dans la conscience des larges masses du pro­lé­ta­riat alle­mand pour que le moment vienne où on mon­trera en Prusse à la réac­tion domi­nante que le monde peut vivre sans jun­kers pomé­ra­niens et sans comtes catho­liques, sans conseillers secrets et même sans pro­cu­reurs, mais qu’il ne pour­rait pas vivre vingt-quatre heures si les ouvriers se croi­saient les bras. »

Vous voyez, j’explique ici net­te­ment où nous voyons le pivot de la vie poli­tique et du sort de la nation : dans la conscience, la volonté clai­re­ment for­mu­lée, dans la réso­lu­tion de la grande masse tra­vailleuse. Et c’est exac­te­ment de la même façon que nous consi­dé­rons la ques­tion du mili­ta­risme. Si la classe ouvrière en arrive à cette déci­sion de ne pas tolé­rer des guerres, alors les guerres devien­dront impossibles.

Dans aucune déci­sion de nos congrès, vous ne trou­ve­rez aucun appel aux sol­dats leur deman­dant de ne pas tirer. Et pour­quoi ? Parce que nous avons peur des consé­quences d’une telle agi­ta­tion, des para­graphes du code pénal ? Nous serions en vérité de bien tristes figures si nous négli­gions, par peur des consé­quences, quoi que ce soit de ce que nous consi­dé­rons comme utile et néces­saire. Non ! Si nous ne le fai­sons pas, c’est parce que nous nous disons : ceux qui portent “l’uniforme du roi” ne sont qu’une par­tie du peuple tra­vailleur, et si der­nier arrive à la com­pré­hen­sion néces­saire concer­nant le carac­tère néfaste et cri­mi­nel des guerres, alors les sol­dats aussi com­pren­dront d’eux-mêmes, sans aucun appel spé­cial de notre part, ce qu’ils auront à faire dans le cas donné.

Vous voyez, Mes­sieurs, que notre agi­ta­tion contre le mili­ta­risme n’est pas si pauvre et si sim­pliste que se l’imagine M. le pro­cu­reur. Nous avons tant de moyens d’action et si variés : éduca­tion de la jeu­nesse – et nous la pour­sui­vons avec zèle et un suc­cès constant, mal­gré toutes les dif­fi­cul­tés qu’on nous oppose – pro­pa­gande en faveur du sys­tème des milices, mee­tings de masse, démons­tra­tions de rues… Regar­dez du côté de l’Italie. Com­ment les ouvriers conscients y ont-ils répondu à l’aventure guer­rière en Tri­po­li­taine ? Au moyen d’une grève en masse de démons­tra­tion qui a été réa­li­sée d’une façon remar­quable. Et com­ment a réagi la social-démocratie alle­mande ? Le 12 novembre, la classe ouvrière de Ber­lin a adopté dans 12 réunions une réso­lu­tion féli­ci­tant les cama­rades ita­liens pour leur grève de masse.



Oui, la grève de masse ! dit le pro­cu­reur. C’est pré­ci­sé­ment ici qu’il croit m’avoir attra­pée de nou­veau à mon idée la plus dan­ge­reuse, la plus sub­ver­sive. Le pro­cu­reur a appuyé aujourd’hui tout par­ti­cu­liè­re­ment son accu­sa­tion sur le fait de mon agi­ta­tion en faveur de la grève de masse, à laquelle il liait les pers­pec­tives les plus effroyables d’une révo­lu­tion vio­lente, telles qu’elles ne peuvent exis­ter que dans l’imagination d’un pro­cu­reur prus­sien. M. le pro­cu­reur, si je pou­vais sup­po­ser chez vous la moindre capa­cité de com­prendre les idées de la social-démocratie, une noble concep­tion his­to­rique, je vous expli­que­rai ce que j’explique à mes audi­teurs dans chaque mee­ting popu­laire, à savoir que les grèves de masse, en tant que repré­sen­tant une cer­taine période du déve­lop­pe­ment des condi­tions actuelles, ne sont pas plus “faites” qu’on ne “fait” les révo­lu­tions. Les grèves de masse sont une étape de la lutte de classes, à laquelle mène, avec la force d’une néces­sité natu­relle, notre déve­lop­pe­ment actuel. Tout notre rôle, celui de la social-démocratie, en face d’elles, consiste à faire entrer dans la conscience de la classe ouvrière, la com­pré­hen­sion de cette ten­dance du déve­lop­pe­ment, afin que les ouvriers soient à la hau­teur de leurs tâches, en tant que masse popu­laire éduquée, dis­ci­pli­née, mûre, réso­lue et vigoureuse.

Ici aussi, vous voyez, lorsque le pro­cu­reur intro­duit dans l’accusation le spectre de la grève de masse, telle qu’il la com­prend, c’est pour ses idées, et non pas pour les miennes, qu’il veut me frapper.

J’en ter­mi­ne­rai ici. Je vou­drais encore faire une remarque. M. le pro­cu­reur a, dans son réqui­si­toire, accordé une grande atten­tion à ma modeste per­sonne. Il m’a pré­sen­tée comme un grand dan­ger pour la sécu­rité de l’ordre public, il n’a pas même craint de s’abaisser au niveau des feuilles bou­le­var­dières en m’appelant la « Rosa rouge ». Il a même été jusqu’à atta­quer mon hon­neur per­son­nel en expri­mant le soup­çon que je pren­drai la fuite au cas où la peine pro­po­sée par lui serait accep­tée par le tri­bu­nal. M. le pro­cu­reur, je dédaigne pour ma part de répondre à vos attaques. Mais je veux vous dire une seule chose : vous ne connais­sez pas la social-démocratie.

(Le Pré­sident, inter­rom­pant : « Nous ne pou­vons pas écou­ter ici de dis­cours politiques ! »)
Rien que pen­dant l’année 1913, un grand nombre de vos col­lègues ont tra­vaillé à la sueur de leur front à faire pro­non­cer contre les rédac­teurs de notre presse 60 mois de pri­son en tout. Avez-vous entendu dire qu’aucun des cou­pables ait pris la fuite par peur de la puni­tion ? Croyez-vous que ces condam­na­tions aient amené un seul social-démocrate à oscil­ler ou l’ont ébranlé dans l’accomplissement de son devoir ? Non, notre œuvre se moque de toutes les sub­ti­li­tés de vos para­graphes, elle croît et pros­père en dépit de tous les procureurs !
Encore un mot pour ter­mi­ner au sujet de cette attaque inqua­li­fiable, qui retombe tout entière sur son auteur. Le pro­cu­reur a dit tex­tuel­le­ment – je l’ai noté – qu’il deman­dait mon arres­ta­tion immé­diate, car “il serait incom­pré­hen­sible que l’accusée ne prenne pas la fuite”. Cela signi­fie, en d’autres termes : si moi, pro­cu­reur, j’avais à faire un an de pri­son, je pren­drais la fuite. M. le pro­cu­reur, je vous crois, vous pren­driez la fuite. Mais un social-démocrate ne prend pas la fuite. Il accepte la res­pon­sa­bi­lité de ses actes et se rit de vos punitions.
Et main­te­nant, condamnez-moi ! »