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Les deux trahisons

Les deux trahisons

« Malgré la guerre, un Français a le droit et le devoir de critiquer les abus du colonialisme en Algérie.  Il a le droit et le devoir de réclamer qu’on cherche à terminer les combats par un compromis   honorable.  Il a le droit et le devoir de protester contre les excès de la répression.  Il a le droit et le devoir de lutter contre le développement de structures fascistes à l’intérieur de l’État et de l’armée. Mais un Français n’a ni le devoir ni le droit d’organiser des réseaux d’aide au FLN ou de favoriser la désertion de nos soldats : ce sont là des actes de trahison qu’aucun gouvernement ne peut tolérer, que nul groupe de citoyens ne peut approuver.  Certes, la nation n’est pas au-dessus de tout : il existe des valeurs supérieures qui peuvent exiger parfois la transgression des règles fondamentales du civisme. Le problème de la guerre injuste pose à chaque soldat un redoutable cas de conscience.



Quand cette injustice est éclatante, indiscutable, l’individu ne peut éluder le conflit d’Antigone entre les lois écrites et ces « lois non écrites que la Justice a établies parmi les hommes » : il a le devoir de désobéir quelles qu’en puissent être pour lui les conséquences. Encore que les moralistes exigent qu’il pèse aussi les effets de cette insoumission sur la communauté dont il fait partie, et qu’il calcule les risques qu’entraînent obligatoirement des injustices pires que celles engendrées par la désobéissance.  Cette arithmétique du bien et du mal a quelque chose de choquant même quand on l’applique loyalement et qu’on n’y cherche pas des justifications à la lâcheté.  Hélas ! nous vivons dans un monde d’hommes où rien n’est facile, où la vie n’a pas la netteté des schémas rationnels, où qui veut faire l’ange fait la bête.

Mais il n’y a pas à entrer ici dans les labyrinthes des casuistes.  Car la question se pose en termes plus simples.  La guerre d’Algérie n’est pas une guerre injuste au sens des moralistes, qui oblige à choisir entre les devoirs du citoyen et ceux de l’homme.  Certes les Français se sont installés là-bas par la conquête, il y a cent trente ans : mais les Arabes aussi quelques siècles auparavant.  S’il y a prescription pour eux, pour nous aussi ; s’il s’agit de droits imprescriptibles, ils le sont pour tous
les descendants des conquérants.  Certes, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un principe fondamental : mais les « pieds-noirs » font partie du peuple algérien, comme les Arabes, les Kabyles, les Mosabites, les Juifs, etc.  Le problème – on ne cessera jamais de le répéter – c’est d’assurer la coexistence de ces communautés.  Quand le FLN combat pour la fin de l’exploitation coloniale et l’égalité réelle des droits entre tous les Algériens de toutes origines, sa lutte est juste : pas quand il prétend ne laisser à la communauté d’origine française que le choix entre la citoyenneté algérienne ou le statut d’étranger.  Quand la France combat pour maintenir la domination des colons, sa guerre est injuste : pas quand elle combat pour empêcher qu’un million d’hommes ne soient finalement rejetés de l’Algérie, qui est aussi leur patrie.  

Comme la plupart des guerres, celle-là n’oppose pas la justice d’un côté et l’injustice de l’autre, la pureté d’un côté et de sordides intérêts de l’autre : justice et injustice, pureté et intérêts se mêlent dans chaque camp.  Dans une telle situation, nul principe supérieur n’oblige l’individu à rompre les solidarités collectives du groupe ou ne l’autorise à le faire : son devoir est de s’y plier au contraire.  Le problème d’Antigone ne se pose pas quant au principe même de cette guerre : mais seulement quant aux armes employées pour la conduire.  Un soldat qui recevrait l’ordre de torturer aurait le devoir de désobéir, car la torture est un mal absolu quels qu’en soient les buts.  Mais il n’existe aucun devoir ni aucun droit de désertion.  Sauf dans un cas cependant, que les chefs militaires devraient méditer.  S’ils prétendent utiliser à des fins politiques l’armée que la nation leur confie, s’ils essaient d’employer à un coup de force les jeunes citoyens soumis à l’obligation de servir, s’ils tentent de dresser leurs régiments contre le gouvernement et l’État, alors l’insoumission devient pour les soldats un devoir de conscience.  Un devoir qui ne se borne pas à la désertion, d’ailleurs, mais à l’obligation de tourner leurs armes contre les officiers factieux, afin de les mettre hors d’état de nuire.  Qu’on y prenne bien garde à l’extrême droite, comme à l’extrême gauche : il y a deux limites à ne pas franchir si l’on veut demeurer dans la communauté française.  Aider ou approuver Francis Jeanson et ses amis, c’est un crime.  Mais c’est un crime de même nature qu’aider ou approuver les entreprises de ceux qui essaient de transformer l’armée en garde prétorienne. »

Maurice Duverger
Le Monde, 27 avril 1960

Maurice Duverger, politologue, spécialiste du droit constitutionnel, est décédé 17 décembre 2014 à l'âge de 97 ans.  Né le 5 juin 1917, Maurice Duverger, ancien député européen (1989-94), élu sur la liste du Parti communiste italien (PCI), sera inhumé le 29 décembre au cimetière du Tholonet (Bouches-du-Rhône).