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L'adieu à la patrie

L'adieu à la patrie

 Luc Durtain: médecin, écrivain. Il écrit entre autres un recueil de poèmes inspiré de la guerre "Le Retour des hommes" et beaucoup plus tard, au seuil de la Deuxième Guerre mondiale, un roman pacifiste "La Guerre n'existe pas".



L’ADIEU À LA PATRIE,

par LUC DURTAIN, 1920
 

Cet homme fort, carré
Mais voûté, lent, de l’usure au cuir des joues
Et le regard alourdi par la paupière qui pèse,
Incertain dans ses frusques civiles d’il y a cinq ans, trop amples :
Il fait, au sol de la patrie,
Un pas, le dernier …
Et, soudain,
Il s’est rappelé tous ses pas suprêmes :
Celui qu’il fit hors des siens,
Hors de lui-même, hors de la vie,
L’an quatorze, au seuil
De la caserne carrée comme un devoir;
Celui qu’il fit, mille, vingt mille
Fois de suite, par delà
Le bout de ses forces disjointes,
Jambes inégales, regard manchot,
Reins qu’écrasent les monts du sac
Et poitrine échappée, battante
Comme un oiseau, et bouche ouverte
Comme un poisson noyé dans l’air - à la
Relève du Mort-Homme, à la
Relève des Hurlus, à Tahure ;
Et ce pas tombé dans l’immense flamme
Subite, le choc,
Puis l’obscur qui avait duré des semaines
Et où s’était peu à peu créé l’hôpital –
Ce dernier pas du temps où il fut allègre.
 
L’homme, aujourd’hui, avance le pied au delà du quai :
Et dans la moitié du pas il y a la France,
Dans l’autre moitié, l’élément
Éternel, infini, la mer.
 
Ça n’est rien que pour une pêche au large,
Mais c’est la première fois depuis cinq ans
Qu’il quitte son pays, qu’il en est libre …
Il lui semble soudain qu’il part pour toujours.
Voilà. Les maisons du port
Reculent en lui faisant face :
Il est si content qu’il s’en étonne
Qu’elles ne lui tournent pas le dos pour s’en aller plus vite.
Voilà les rochers debout: il leur trouve
De drôles de têtes, fâchées
De le voir partir, des têtes de gendarmes.
- «Vos papiers ?»  Il se tâterait presque.  Et il rit.
Ah, mais oui, il part !
Il part comme le cri part de la poitrine.
Le coteau, face penchée,
Avec une longue barbe de pins qui descend
Et quatre galons de murs au manteau,
Le regarde comme son commandant qui est mort.
Et ça fait qu’il lui semble que, derrière,
Cette cime qui se détourne, c’est son propre père.
Il part.
Derrière encore, crânes chevelus,
Pelés, ou chauves,
Toutes les têtes des ancêtres.
Elles se montrent l’une après l’autre
Les chaînes de montagnes comme des raisons ;
Elles tiennent ensemble et s’élèvent
Au dessus des apparences, en affirmant.
Mais, peu à peu, tout cela s’abaisse.
Qu’est-ce qui sort de lui ?  On dirait
Que les vagues s’échappent de son âme,
Une cataracte de casques bleus
Qui repousse cette terre là-bas, au loin.
Des vagues.  Des vagues.
Ça passe.  Ça passe.
Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’une poutre,
Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’un cure-dents.
Et voilà qui viennent du large,
Du ciel, du soleil,
Des milliers, des milliers,
Des mille de millions
De vagues brillantes, diamantées,
Libres, libres comme des lumières.
Elles dansent, elles chantent.
Il leur tend les bras et il pleure.
 
Le retour des hommes, Paris, Nouvelle revue française, 1920.