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L'Europe énervée

L'Europe énervée


 6 juillet 1914
 Article de Jean Jaurès dans la Dépêche n°16.77

De quel coup de foudre faudra-t-il donc que soient frappés les puissants de l’Europe pour qu’ils comprennent le péril de la politique brutale, effrénée, orgueilleuse, pratiquée depuis quelques années par les gouvernements ? Et qui peut se représenter sans horreur ce que serait une guerre universelle quand on voit déjà quels sont les sinistres effets des guerres partielles ? Sous les excitations de l’orgueil dans l’ivresse des haines, des meurtres et des représailles, dans l’accablement et l’énervement des charges de tout ordre qui pèsent sur elle, la civilisation européenne subit je ne sais quelle fermentation de violence.



La Turquie a payé cher, par le soulèvement des peuples balkaniques, l’esprit d’intolérance ottomane de centralisation oppressive et d’exclusivisme qui a perdu le régime jeune turc malgré des qualités et des vertus qui ont été trop méconnues. Mais les peuples balkaniques à leur tour ont été punis de la politique de vanité, de mégalomanie et de fureur qui a presque dès le début corrompu leur entreprise. Ah ! La Turquie vaincue et dépouillée est trop cruellement vengée ! Les Grecs, les Serbes, les Bulgares se sont décimés et ravagés les uns les autres de leurs mains chrétiennes. Les récits officiels ou quasi officiels qui sont publiés des « atrocités bulgares », des « atrocités grecques » font frémir l’imagination. Le tsar de Bulgarie se tapit au plus profond de ses châteaux pour échapper à l’assassinat. Le roi de Grèce a été tué par un Bulgare et on n’a pas osé instruire le procès du meurtrier de peur de découvrir au loin les ramifications souterraines du complot. Le roi d’Italie a vu avec une surprise douloureuse surgir la révolte républicaine de Romagne, réponse du peuple souffrant à cette expédition de Tripolitaine qui a apporté au peuple d’Italie, non pas le paradis aux fruits d’or qu’on lui avait promis, mais un désert de sable, un déficit de deux milliards, l’accroissement d’impôts déjà très lourds, l’arrêt des industries ; le chômage et la misère.

L’expédition du Maroc appauvrit l’Espagne où la vie se fait plus chère et où l’autre jour à Madrid quatre cents boutiques de boulangers ont été pillées par la foule que l’accroissement du prix du pain exaspérait. A l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, au régime d’oppression bureaucratique qui a pesé sur les pays annexés, un typographe serbe répond par une bombe qui manque son effet, un étudiant serbe répond par des coups de revolver qui abattent l’archiduc Ferdinand et sa femme. Que ne disait-on pas des plans de l’archiduc ? Il fallait renouveler la politique austro-hongroise, refouler la Russie, inspirer plu de modestie à ses alliés d’Allemagne, fonder la monarchie sur le trépied germanique, hongrois et slave. Oui, oui, c’étaient de grands desseins et qui allaient transformer l’histoire. Mais ils se développaient dans une atmosphère de violence et une petite balle « panserbe » a tout arrêté.

Partout des pensées brutales fermentent. Partout des instincts sauvages se développent. Qu’on figure ce que serait l’Europe si demain dans cette Europe saturée de forces explosives, la guerre générale éclatait. Les guerres de nationalité, les guerres de race, les guerres sociales se mêleraient dans la plus farouche tempête de fer et de feu qui soit passée sur le monde.

La force brutale est arrivée à une sorte d’impasse historique. Elle ne peut plus résoudre les problèmes. Longtemps elle a été à la fois terrible et féconde. Elle est maintenant à la fois sauvage et stérile. Elle a pu contribuer à la création de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, puissances homogènes. Elle ne peut débrouiller le choc de races, de religions, de traditions, de fanatisme qui s’agite à l’ouest européen. Ce choc n’aurait pu être débrouillé que par une grande action commune de l’Europe intervenant de toute sa force morale non pas pour aigrir et exploiter les antagonismes, mais pour les apaiser en assurant des garanties de liberté, de sécurité, de justice et de développement à tous les éléments ethniques et religieux durement enchevêtrés.

Le recours aux moyens de guerre a été dans les Balkans un anachronisme. Et demain aussi toute méthode brutale sera inefficace. Si les gouvernants d’Autriche-Hongrie tentent de venger la mort de l’archiduc sur les populations de Bosnie-Herzégovine, ils ne feront qu’exaspérer les haines et ouvrir un vaste conflit entre le monde germanique et le monde slave. Si les Serbes d’Autriche-Hongrie, au lieu de revendiquer une juste autonomie, tentent de disloquer l’Etat austro-hongrois, ils se jetteront dans la gueule du tsarisme qui, sous prétexte de les protéger, les dévorera. Déjà les rivalités des Serbes et des Croates, qu’on avait pu croire réconciliés un moment par l’oppression dont ils souffraient les uns et les autres, permettent de présager à quelle anarchie féroce aboutiront ces sentiments.

Des méthodes nouvelles s’imposent à l’Europe si elle ne veut pas sombrer un jour prochain dans l’universelle barbarie.

 

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