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Malédiction

Malédiction

  par Henri Guilbeaux (1884 - 1938)

Poème extrait du recueil "Du champ des horreurs", Genève, Éditions de la revue Demain , 1917.
Un texte prophétique sur les bombardements aériens, qui laisse entendre en 1917, qu’en matière
de guerre industrielle, le pire est encore à venir.



Malédiction

Prompt, souple, audacieux, sur la grande cité vogue un aéroplane,
par-dessus les rues populeuses ronronne son moteur téméraire,
et curieuse et guouailleuse, le contemple et l’interroge la foule.
Tout à coup sans qu’on la voie et telle une pomme d’automne détachée de l’arbre choit une bombe;
elle s’écrase, éclate et coule son suc destructeur:
bruit sourd -bris sec de vitres- sifflement aigre du bois qui s’arrache.

Prompt, souple, audacieux et calme, sur la cité vogue un aéroplane.
A tous les carrefours se conglomère et gesticule la foule.
Comme des épis qu’impérieusement dresse le vent se haussent les têtes,
Tout à coup exclamations, cris, gémissements: un vieillard, une femme, un enfant chancellent.
D’un mur qui se crevasse, s’effritent et s’éparpillent des fragments de pierre.
la foule murmure et arc-boute de courroucés et menaçants bras.

Oiseaux guerriers, vous précipitez dans l’air le désastre et la ruine;
les hommes inoffensifs, vous les triturez par la poudre et le feu
ne soyez pas maudits; mais maudite soit la guerre, maudits ceux qui l’ont propulsée;
honnis soient tous les vils et sournois préparateurs de la catastrophe.

Et les escadrilles d’avions qui là-bas irradient l’incendie et le meurtre
Et la flotille aventureuse de dirigeables coupant les vagues de l’air et versant nuitamment des bombes
O science violée abominablement et sans remords par les hommes!
O science souillée et corrompue par les artisans des atroces massacres!
O science chassée des laboratoires et menée avec brutalité sur les champs de bataille,
comme une vierge douce et tendre livrée à une section de soldats saoûls.
O science pareille à la femme superbe et irrésistible devenue instrument de crime!
Œuvrez avec patience, cherchez, inventez encore, savants, physiciens et chimistes;
votre labeur n’enfante pas le bien de l’humanité, mais sa scientifique et honteuse extermination
A la guerre sont tyranniquement soumis votre jeune et forte science et votre zèle alerte.

Aviateurs français, allemands, marins de l’air,
ne soyez pas maudits! mais que soient anathémisés-lâchement abrités-les ordonnateurs du
saccage.
Et vous qui avec violence discourez sur la barbarie et la férocité-ô pharisiens,
ô pharisiens, rappelez-vous les crimes de Fourmies, de Narbonne et de Villeneuve-Saint-Georges,
évoquez, à cette heure, les exécrables forfaits qu’accomplirent gouvernants et capitalistes;
remémorez-vous les charges et les massacres,
la dure et ignominieuse immolation de ceux qui crurent un jour à vos lois
qu’on relate sans nulle omission les plus récentes expéditions coloniales,
et que sur votre vaste écran soient projetées les inouïes atrocités marocaines.
Que sans nulle exception, ils soient honnis, ils soient maudits
ils soient maudits tous ceux qui ordonnent tuerie, massacre et destructions,
les oppresseurs de l’humanité trop longtemps tolérés.

Henri Guilbeaux, né le 5 novembre 1884 à Verviers (Belgique) et mort le 15 juin 1938 à Paris, est
un écrivain, journaliste et militant politique français de gauche connu pour son pacifisme durant la
Première Guerre mondiale.