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sept mille hommes par jour

sept mille hommes par jour

Notre société actuelle vit tout entière, d'un pôle à l'autre, sur un principe unique : le privilège, c'est à dire l'esclavage du grand nombre, l'oppression de tous par quelques-uns. Le progrès des idées, et la liberté relative de leur discussion, n'a fait que déguiser l'hypocrisie la formule séculaire et simpliste du despotisme, et donner des illusions aux esclaves ; en réalité, la civilisation matérielle et morale l'a constamment perfectionnée.

La règle de la vie universelle repose sur les volontés arbitraires de l'Alliance des riches. Cette caste, couronnée ou non, entourée de mercenaires et d'avocats, maintient à l’intérieur de chaque pays ce qu'elle a décidé d'appeler l'ordre, par l’exploitation à son profit des masses populaires, ignorantes, sans cohésion, sans défense. L'orientation et le développement du travail, du commerce, de l'industrie, de l'art, de toute l'activité vivante, dépend de son bon plaisir.  Au delà des frontières, par une sorte de jeu international, elle entretient à son gré et à son bénéfice exclusif, la concurrence agressive, les appétits de lucre et l'antagonisme des nations. Elle creuse férocement les lignes superficielles qui morcellent la grande humanité des pauvres.

Les dirigeants de pays, consortium mondial, pouvoir exécutif du système capitaliste, se dressent les uns contre les autres en adversaires momentanés – et étrangement interchangeables ; mais il ne sont jamais en réalité des ennemis. Même lorsque par leurs combinaisons de partenaires installés face à face, ils jettent en poussent les pions humains dans les immensités et remuent les foules de couleur dans le sens qu'ils veulent, ils se gardent de jamais triompher jusqu'à la destruction de leur doctrine commune, de se tuer jusqu'à l'âme. Ils sont tous, au sens le plus exact, le plus puissant du mot, des complices.

Ils savent qu'il n'y aurait pas de grands enrichissements personnels si la paix régnait profondément partout ; que de plus, cet état de choses développerait de lui-même un esprit d 'équilibre et d'équité sociale où sombrerait le privilège. Ils cultivent la guerre et l'esprit de la guerre pour gagner l'argent et la gloire et tenir méthodiquement les multitudes prisonnières. La guerre est normale, naturelle, dans la société contemporaine, comme la misère générale et le vice.

On parle des responsabilités de cette guerre-ci. Il convient, certes de faire la lumière en toutes choses. On discutera, sans doute, pendant bien longtemps sur les causes occasionnelles de la guerre : l'agression de l'Allemagne contre la France, ou plutôt l'alliance franco-russe. Sans doute, la mise au point des événements fera ressortir le partage des responsabilités, la part de culpabilité de tous les dirigeants sans exception ; elle unira dans la même malédiction les Guillaume II, les Nicolas II, les Georges v et les Poincaré, et leur imprimera à tous, définitivement, leur épitaphe de malfaiteurs publics –  jusqu' au jour où s'élevant enfin tout entière au-dessus de ces discussion locales de détails et de figures, de prétextes, non de causes, la conscience humaine jugera que la guerre durera dans le monde tant qu'elle sera décidée par ceux qui en profitent et non par ceux qui la font. Que cette conscience souveraine se hâte de pousser ce cri de raison, car le jour approche de la ruine totale de du charnier universel.

La golfique nous conduit, nous pousse de conclusion en conclusion, de rouage en rouage, nous force à répéter désespérément l’évidence : le capitalisme déclenche le nationalisme, et le nationalisme s'appuie sur la guerre comme la paix sur la justice.

Tout tend, ici-bas, au succès de la politique violente des riches, et des combinaisons par lesquelles ceux d'en-bas sont forcés d'être les instruments des intérêts de ceux d'en-haut. Comme au temps des cavernes, c'est la loi bestiale du plus fort qui règne partout – entre les particuliers dans les états, entre les états dans le monde. Le système sociale qui encage le genre humain signifie : réussite d'individualités éparses, et défaite des foules ; tout pour quelques-uns, et rien pour tous. De toutes parts, la loi du monde va directement à l'encontre de l'intérêt général, du bien public.

Une formule sociale se juge sur les résultats. Depuis des milliers d'années que la conduite des choses est aux mains de minorités qui s'attachent exclusivement à faire leurs affaires et leur politique personnelles à travers l'humanité, depuis des milliers d'années d'autocratie et d'oligarchie, de commerce hérissé de traités de protection, de lois d'exception et d'armes, qu'est-ce qu'on à fait des existences, qu'est-ce qu'on a fait des corps et des âmes, qu'est-ce qu'on a fait de la science miraculeuse, qu'est-ce qu'on a fait de la justice, de la beauté et de la bonté ? Les hommes sont partiellement survécu à la souffrance et au massacre, c'est tout ce qu'on peut dire. Les découverts du génie ont eu pour résultat de donner des dimensions démesurées aux sacrifices humains. L'histoire est imbécile.

Et nous, les derniers venus, qui avons la douleur et la honte de vivre en ces jours-ci, qu'avons-nous fait avec nos mains ? Nous avons travaillé, comme des esclaves que nous nous sommes, à l'apothéose : pendant cinq ans, sept mille hommes ont été tués chaque jour, sept mille hommes par jour, tombant comme des choses, en pleine jeunesse. Ces hécatombes ne peuvent se comparer qu'à la grandeur du monde qu'elles emplissent : elles dépassent l'imagination ; elles font entrevoir un crime infini qu'on ne peut même pas comprendre d'un seul coup.

 Henri Barbusse,

La lueur dans l'abîme, Paris, Editons Clarté, 1920