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Le peuple-soldat a été universellement trompé

Le peuple-soldat a été universellement trompé



Henri Barbusse 

Les décisions capitales ont toujours été prises dan l'ombre, bien au-dessus du contrôle des hommes qu'elles condamnaient.



Lorsque la guerre nous fut annoncée, le jour où les peuples ne pouvaient plus rien faire que de se débattre et de se défendre; quand fourmilla et se casa dans ses postes cette cohue composée d'individus éblouis, qui n'avaient de choix qu'entre la discipline et le poteau d'exécution, quand déracinés des foyers, expatriés en ces lugubres étendues dont vous garderez toujours, j'espère, camarades du front, la mémoire dans vos cœurs comme une plaie ouverte, à demi-entrerrés déjà dans votre fosse, vous vous trouviez en présence de l'immensité et de vous-mêmes, et quand la fatigue la misère et la souffrance vous permettaient de penser, que pensiez-vous?

Vous croyiez ce que vous avait crié, lors des fêtes du départ, la joie farouche de ceux qui restaient. Vous croyiez que vous vous battiez pour une grande idée. Vos cauchemars d'honnêtes gens, de pauvres gens habillés en soldats, s'éclairaient d'une lueur morale. Vous supportiez la fatigue surhumaine et les volées de balles et d'obus, qui effleuraient vos têtes et vos ventres, et que vous sentiez vous toucher la chair lorsqu'elles touchaient vos voisins. Vous vous disiez: “Il y a au bout, là-bas, une libération humaine. Nous souffrons pour que nos enfants, ou même – car vous pensiez parfois plus tendrement encore – pour que les enfants des autres ne souffrent plus. Nous abattons le militarisme allemand pour qu'il n'y ait plus de militarisme au monde.”

Nous l'avons cru. Nous nous sommes trompés. On nous à trompés. “Militarisme allemand!” Nous entendions: militarisme, il ne s'agissait que d'Allemands. C'est sur ce jeu de mots qu'on à marché avec ferveur! Quelle mémoire serait assez vaste et assez précise pour se rappeler tout ce que les hommes officiels, et les placiers de leur publicité, ont prodigué à ce sujet de restrictions mentales, de jésuitisme et de lâcheté?

Nous déplorons notre loyauté. Nous en avons le regret, non le remords. On n'a jamais tort d'être sincères, mais c'est une faute de croire à la sincérité des autres.

On a cru, ici, au désintéressement de l'Angleterre ou de l'Italie officielles. On a cru à la Société des Nations. A quoi n'ont-ils pas cru, tous ces soldats français, ces anglais, ces allemands, ces autrichiens, ces italiens et ces russes qui dans les immensités mouvantes des lacs Mazuries que l'hiver changeait en pierre, dans les gouffres de brouillard et les abîmes de glace du Monte-Nero ou du Monte-Cristallo, dans les marécages infinis de l'Yser, dans la boue vorace de l'Artois, à n'importe quel trou infernal de ces six mille kilomètres de front, s'acharnaient les uns contre les autres comme des fous!

Uit « La Lueur dans l'Abîme ». Henri Barbusse. Paris, Editions Clarté. 1920

Henri Barbusse est un écrivain français. 1873-1935
En 1914, âgé de 41 ans et malgré des problèmes pulmonaires, il s'engage volontairement dans l'infanterie (malgré ses positions pacifiques d'avant-guerre) et réussit à rejoindre les troupes combattantes en décembre 1914 au 231e régiment d'infanterie avec lequel il participe aux combats en premières lignes jusqu'en 1916. (fr.wikipédia.org)