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Les actes de refus dans la guerre d’Algérie

Les actes de refus dans la guerre d’Algérie

Combien furent-ils ? Trois cents ? Trois mille ? Aujourd’hui encore les chiffres sont incertains : gonflés par les  opposants à la guerre, minimisés par le pouvoir en place, qui avait intérêt à faire admettre à une opinion déconcertée le bien fondé de l’envoi du contingent en Algérie.

 

Les premières actions d’éclat de refus de soldats du contingent sont vite canalisées. En 1957, dans son ensemble, le contingent est parti pour l’Algérie. En Algérie et en France, les démissions d’officiers sont sévèrement punies. L’action des quarante soldats du refus communistes qui expriment au Président de la République leur refus de porter les armes contre le peuple algérien en lutte est réprimé. Le Tribunal Militaire les envoie en prison, parfois au bagne.  En Algérie, la désertion avec emport d’armes, ou le ralliement de soldats au maquis du FLN sont médiatisées par des attributs de traîtrise et de félonie.

En France, des civils s’engagent dans la lutte. En 1960, le procès Jeanson signale à l’opinion des oppositions civiles à la guerre, des engagements aux côtés du FLN-France. Leur arrestation, leur exil parfois, les désigne comme fauteurs de troubles à ces “opérations de maintien de l’ordre”, dont l’Etat français mettra trente-sept ans à reconnaître qu’il s’agissait d’une guerre, par décision du Sénat le 10 juin 1999.
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Michel Ré, soldat du refus communiste, a “refusé de porter les armes contre le peuple algérien en lutte pour sa liberté”. Il n’a pas écrit. Mais il m’a confié, pour donner crédit à sa parole, des journaux, organes des Jeunesses Communistes de l’époque, des pétitions de familles et d’amis pour faire libérer les soldats emprisonnés en France et en Algérie. Quelques-uns de ses camarades de refus ont connu les geôles terrifiantes des  bagnes de Tinfouchi, de Barrouaghia et de Lambèse. Du récit que fait Michel Ré de son séjour au bagne de Lambèse, on pourrait croire qu’il extrapole. Mais voici qu’une autre mémoire vient à son secours : celle de Daniel Timsit, qui a connu lui aussi le bagne de Lambèse. Dans son livre intitulé Algérie, récit anachronique, paru en 1998, il mentionne lui aussi le terrible maton surnommé “Sanglier”. Il raconte : “En 1957, la situation s’est dégradée d’une façon horrible. Je me suis même dit que ça allait être Buchenwald, Mauthausen. L’arrivée d’Edmond Michelet, ministre de la justice, a changé le cours des choses. Il a envoyé une commission d’enquête à Lambèse, dirigée par Simone Veil, ancienne ministre et membre de l’Académie française, Michel Ré se souvient aussi que grâce à cette intervention, ses quatre camarades et lui ont pu être transférés vers la prison des Baumettes à Marseille.

De l’ambiguïtédu PCF face au refus militaire, de son opposition face à l’aide apportée au FLN en France par des civils, de nombreux témoignages de mon premier livre (L’autre face, “Européens” en Algérie indépendante) appuient ceux du second. Si Gérard Lorne, porteur de valises, avait encore, en 2000, “un petit compte à régler avec le PCF”, dont il avait été exclu en 1958 pour son aide au FLN, d’autres lui faisaient écho. Jean Berthet et Jean Guéricolas, porteurs de valises eux aussi,  n’ont pas attendu d’être exclus du Parti, en 1958, ils ont déchiré leur carte... L’historien Jacques Jurquet explique : “Le PCF criait “Paix en Algérie, pendant qu’en Algérie Fernand Iveton laissait sa tête. Mais le soutien direct aux Algériens en lutte, c’était interdit. On m’a intimé l’ordre de ne plus vivre avec Baya : si elle était  arrêtée en tant que FLN, j’allais être mouillé. Et comme j’étais membre du comité fédéral du Parti à Marseille, ça allait mouiller le Parti. Donc il ne fallait rien faire”.

Les soldats leur donnent la réplique. Michel Ré déplore : “Quant au Parti, dans son ensemble, il ne nous a pas rejetés. Disons qu’il n’était pas tout à fait d’accord.” D’après le principe que “tout soldat communiste part à la guerre, soit-elle injuste, pour y travailler du dedans”. Avant de partir en Algérie, Benoist Rey s’interroge : “Que dit le PC ? les gars de mon atelier m’ont dit : Tu ne fais pas de vagues, tu fais ton boulot, tu fais ton service.” “Certains prendront mes propos pour de l’anticommunisme, conclut-il en 2000. Je n’ai rien contre les communistes. J’ai toujours été avec eux aux moments difficiles. Mais je suis contre la bureaucratie communiste et ses fonctionnaires qui refusent d’assurer leur rôle de communistes en suivant aveuglément les consignes”,

C’est grâce à Benoist Rey que j’ai rencontré en 2001 l’un des derniers Situationnistes : Ralph Rumney. Celui-ci habitait à Manosque quand je suis allée l’interroger sur le mouvement situationniste créé par Guy Debord en 1957. Je voulais comprendre comment ce mouvement avait influencé lejeune soldat qui m’avait dit plus tard : “Je ne voulais RIEN faire dans cette guerre !” Gravement malade et alité, Ralph Rumney  m’a entretenue de la position des Situationnistes lors de la guerre d’Algérie. “C’est clair, on était contre !” m’avait-il dit en m’accueillant. Pour Benoist Rey, sa rencontre avec Guy Debord avait donc été déterminante dans son refus de la guerre.



Hélène Bracco, « Mémoires de la guerre d’Algérie : de la collecte d’interviews à la numérisation des cassettes », Bulletin de liaison des adhérents de l'AFAS [En ligne], 33 | hiver 2008 - printemps 2009, mis en ligne le 01 juin 2008, consulté le 04 septembre 2014. URL : http://afas.revues.org/1641