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Un devoir urgent pour les femmes

Un devoir urgent pour les femmes



La Section française du Conseil international pour la paix permanente(1) édite en novembre 1915 une brochure intitulée “Un devoir urgent pour les femmes”(2). La presse parle d'une brochure immonde, “une œuvre d'infamie qu'il faut détruire avant qu'elle puisse faire trop de mal”.(3)

La brochure était clandestine, elle n'avait pas passé par la censure. La revue Demain (de Henri Guilbeaux (4)) donna dans son numéro de janvier 1916 une fidèle analyse, exposant d'abord ce qu'était ce « devoir urgent » pour les auteurs de la brochure, puis ajoutant : « Elles ont rédigé un émouvant appel dans lequel elles se demandent si leur devoir peut être de subir docilement la guerre comme uns épreuve naturelle. A côté du crime d'une 'paix prématurée' il y a le crime d'une guerre prolongée sans utilité ». L'appel se termine par une demande adressée à tous les membres du Sénat et de la Chambre :
    que tous les gouvernements alliés formulent leurs conditions de paix et les fassent connaître ;
    que ces gouvernements ne rejettent pas de parti pris les propositions de paix faites ou à venir, d'où qu'elles viennent ;
    que le gouvernement français soumette celles-ci à l'examen des Chambres, et par conséquent au contrôle de l'opinion.  

Publiée en novembre 1915, la brochure avait été longuement méditée par le groupe des femmes pacifistes. De même que les opposants syndicalistes et socialistes, elles étaient irritées d'entendre les dirigeantes des organisations féminines répéter sans cesse que toutes les femmes françaises étaient pour la guerre jusqu’au bout. Elles sentaient qu'il était de leur devoir de parler. Elles avaient tenté vainement d'envoyer un message de sympathie aux féministes hollandaises qui les avaient invitées à participer au congrès international qui allait se tenir prochainement. Cette période de méditation et de préparation à l'action se trouve décrite par Jeanne Halbwachs (5), dans une lettre qu'elle écrivit à Romain Rolland (écrivain et pacifiste) et que celui-ci à copiée dans son 'Journal de guerre', après l'avoir présenté en ces termes :
     24 mai 1915 (l'Italie à déclaré la guerre à l'Autriche la veille). Le conseil national des femmes françaises se permettant de parler 'au nom de la France', avait affirmé et fait répéter par la presse que les femmes françaises étaient unanimes à refuser de participer au congrès international des femmes à La Haye. C'était là, une fois de plus, un mensonge et un escamotage éhonté de la pensée pacifiste. Mlle Halbwachs m'écrit (Paris 22 mai 1915) :
     « Monsieur, les groupements féministes français ont refusé, comme les journaux l'ont proclamè, célébré et admiré, de répondre à l'invitation des féministes hollandaises et d'assister au congrès de La Haye. Nous sommes quelques Françaises à avoir regretté très sincèrement cette attitude. Nous avons envoyé en notre nom personnel, une lettre au congrès pour lui témoigner notre sympathie. Cette lettre expédiée dis jours avant l'ouverture du congrès, n'est cependant parvenue qu'après la clôture, et nous n'avons pu avoir d'autre réponse qu celle des organisations hollandaises. Nous nous permettons de vous communiquer notre lettre. Votre parole est la seule qui entretienne en ce moment l'espoir et qui force à affirmer que le passé n'est pas mort. Vous ne pouvez savoir ce que vous avez été et ce que vous êtes pour ceux qui n'acceptent pas aveuglément la guerre et ne la divinisent pas… Ce que nous disons là aux Hollandaises est une protestation très faible, contradictoire parfois. Il est difficile de penser contre les faits et contre les hommes, et plus difficile encore d'exprimer ce que l'on pense, surtout en termes d'action. Il nous a  semblé cependant qu'il fallait affirmer contre la force la puissance des idées et ne pas hésiter à faire entendre la voix de quelques individus, malgré la domination des collectivités et la destruction par les foules. Que faire ? Il devrait y avoir une action possible. Nous cherchons passionnément dans vos articles un conseil, une indication. Le sentiment de notre impuissance qui nous apparaît parfois comme un remords, se fait plus lourd encore quand il nous semble comprendre que vous ne savez pas ce qu'il faut faire, que personne ne le sait... »

extrait du livre d' Alfred Rosmer, Le Mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, de Zimmerwald à la révolution russe, 1959, Mouton&Co, Paris La Haye



(1) Le 15 avril 1915  alors que la guerre fait rage, 1136 femmes de 12 pays différents se réunissent, à l’initiative d’un comité hollandais présidé par Aletta Jacobs, à La Haye. Elles ont dû surmonter de nombreuses difficultés de voyage ainsi que l'opposition des gouvernements belligérants, dont celui de la Grande-Bretagne qui empêche ses déléguées de s'y rendre. Seules trois Anglaises, déjà hors du pays peuvent y participer. Jane Addams, réformatrice sociale américaine, sociologue, philosophe et écrivain préside le Congrès. Le grand mérite du Congrès est de réunir des représentantes de pays ennemis et de poser les jalons pour l'organisation du monde après la guerre, à travers l'élaboration d'un programme qui prévoit la création de la société des Nations. Le lendemain, des délégations de femmes partent pour présenter aux gouvernements d'Europe et à celui des Etats-Unis le programme élaboré par le Congrès. Peu après est fondée à Paris une section du Comité international des femmes pour une paix permanente

(2) http://www.cedias.org/pdf/cedias-48554-B8-158.pdf

(3) dans “Le Journal” du 2 décembre 1915

(4)http://www.desertie.be/index.php/fr/henri-guilbeuax

(5) ancienne élève du philosophe Émile Chartier, dit Alain, agrégée de lettres (1913) et professeure de philosophie (1916-1955), Jeanne Halbwachs-Alexandre (1890-1980) est l’une des principales figures du pacifisme intégral des années 1930. : http://www.archivesdufeminisme.fr/ressources-en-ligne/articles-et-comptes-rendus/articles-historiques/weis-c-jeanne-halbwachs-alexandre-alinienne-melee/