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Psychose de guerre

Psychose de guerre

«En Belgique, sauf une infime minorité, les socialistes furent tous victimes de la psychose de guerre.» (Charles Massart, 1922) Extrait de l'ouvrage "Contribution à l'Histoire du Parti Communiste de Belgique" de Claude Renard (2009),  ancien sénateur du Parti Communiste de Belgique.(www.carcob.eu)  



PREMIÈRE GUERRE MONDIALE :  «FAILLITE» DE LA II-e INTERNATIONALE
 
Le P.O.B. avait adhéré à la II-ème Internationale dès sa fondation, en 1889, et, comme on l'a vu, ses militants furent attentifs aux idées qui animaient les débats politiques dans les autres partis se réclamant du socialisme, surtout en Allemagne et en France. L'Anversois Camille Huysmans fut d'ailleurs nommé secrétaire de la IIème Internationale en janvier 1905, et il entretint à ce titre une correspondance suivie avec Lénine jusqu'en 1914. Les principes internationalistes du parti ne différaient donc en rien de ceux que l'Internationale avait énoncés à plusieurs reprises dans l'hypothèse de l'éclatement d'une guerre en Europe. En 1907, le congrès de Stuttgart avait affirmé que les socialistes utiliseraient la crise ouverte par la guerre pour renverser le capitalisme et, en 1912, le congrès extraordinaire de Bâle, s'il fut moins précis, n'en dénonça pas moins le caractère impérialiste du conflit qui menaçait. L'éloquence de Jaurès contribua beaucoup au rayonnement de ces idées. Mais tout n'était pas lumineux pour autant. En Belgique, lors du 28ème congrès du parti, en mars 1913, Vandervelde déclara qu'en cas de guerre entre l'Allemagne et la France, il conviendrait de soutenir la France républicaine et démocratique contre la monarchie militariste allemande, mais que, dans l'hypothèse d'une guerre entre ladite monarchie et l'empire tsariste, « nos amis russes » devraient « sauter à la gorge du tsarisme ». C'était là une analyse d'inspiration marxiste, à ceci près qu'elle était complètement dépassée. Outre le fait que la France et la Russie étaient devenues des alliées depuis 1907, le capitalisme mondialisé en était arrivé à un tel stade de rivalités et d'antagonismes qu'il n'était plus possible de distinguer « bons » et « mauvais » comme le faisait Vandervelde. La guerre qui s'était déjà amorcée dans les Balkans ne pouvait être que la guerre impérialiste envisagée par le congrès de Bâle. Et c'est bien ce qui se produisit en août 1914.
 
Confrontée à ce drame, la IIème Internationale vola en éclats en même temps que la paix. Et si Vandervelde alla jusqu'à y voir une grave défaite, on ne peut s'étonner que les opposants à la guerre y virent, eux, une « faillite », encore qu'il fallut tout de même attendre la troisième année du conflit pour que les ex-« amis russes » de Vandervelde sautassent effectivement « à la gorge du tsarisme ». Partout, les bonnes intentions exprimées à Stuttgart et à Bâle furent ensevelies sous une avalanche de nationalisme et de chauvinisme. La Belgique n'en fut pas épargnée et on peut le comprendre compte tenu de l'agression dont elle avait été victime malgré son statut de pays neutre. Lénine lui-même reconnut qu'il s'agissait là d'un cas particulier. Il était cependant difficile d'en tenir compte dans les conditions d'une guerre qui avait si bien pour enjeu réel le repartage du monde entre les grandes puissances que les Anglais et les Français s'étaient mis d'accord secrètement pour offrir le Congo belge à l'Allemagne en cas de compromis. D'autant plus difficile d'en tenir compte que, dès la victoire de l'Entente, certains milieux politiques belges, socialistes inclus, manifestèrent bruyamment des prétentions annexionnistes visant non seulement l'Allemagne, mais aussi les Pays-Bas et le grand-duché de Luxembourg, sans parler de l'Afrique centrale. Au surplus, après le calamiteux traité de Versailles, la Belgique fut le seul pays qui s'associa à la France lors de la non moins calamiteuse occupation militaire de la Ruhr, en 1923.
 
On comprend donc l'ampleur des difficultés que rencontra la gauche internationaliste dans la Belgique occupée par les « Boches ». Charles Massart écrira : « En Belgique, sauf une infime minorité, les socialistes furent tous victimes de la psychose de guerre. ». Difficultés d'autant plus grandes qu'un isolement quasi-total coupait la base socialiste des sources d'information qui auraient pu la tenir au courant d'initiatives prises ailleurs par les opposants à la guerre. Or, dès septembre 1915, des représentants de onze partis socialistes s'étaient rencontrés à Zimmerwald (près de Berne) pour explorer les voies d'un éventuel rétablissement des relations et, à cette conférence, avait succédé en avril 1916, celle de Kienthal (toujours en Suisse) qui avait fait quelques pas de plus. Sa résolution condamnait, en effet, les visées impérialistes des belligérants, réclamait un armistice immédiat et appelait les partis socialistes à se retirer des gouvernements dans lesquels ils siégeaient depuis le début des hostilités. Délégué du Parti bolchévik, Lénine joua un rôle important dans ces deux réunions. Mais ce fut au cours de l'année 1917 que les opposants à la guerre et à « l'union sacrée » commencèrent à sortir de l'isolement à l'échelle européenne. Cette année-là ne fut pas seulement celle des révolutions de février et surtout d'octobre en Russie ; elle fut marquée par des troubles graves sur les fronts français et italien, alors que le mouvement spartakiste naissait en Allemagne et que les principaux leaders de ce mouvement (Rosa Luxembourg, Clara Zetkin, Karl Liebknecht) étaient emprisonnés. Jusque-là presque complètement isolée, la gauche internationaliste belge bénéficia alors d'une légère éclaircie. À Gand, les militants J.G.S., dont Oscar Van den Sompel qui fonda un « Vredesgroep » et un petit journal, De Rode Jeugd, avant de se rallier au communisme, avaient été informés par un militaire allemand de ce qui s'était passé à Zimmerwald et à Kienthal. L'information vint aussi de Hollande où le Bureau de la IIème Internationale (B.S.I.) et Camille Huysmans s'étaient installés. Depuis La Haye, Huysmans tenta, avec le concours de socialistes de pays neutres, d'organiser des rencontres entre les sociaux-démocrates des deux camps et c'est ainsi qu'en 1917, fut convoquée à Stockholm une conférence internationale qui devait réunir tous les partis socialistes. Mais le P.O.B. refusa d'y prendre part. Comme l'a relevé Charles Massart : « En Belgique, Stockholm fut le point de discrimination entre nationalistes et internationalistes. ».
 
L'attitude du P.O.B. devait d'ailleurs amener Camille Huysmans à démissionner du secrétariat de la IIème Internationale au lendemain de la guerre. Sur le terrain, la proposition du B.S.I. suscita des débats qui permirent à la gauche internationaliste de s'exprimer. C'est ainsi que, de l'avis de Marcel Liebman, Joseph Jacquemotte fut vraisemblablement l'auteur d'une motion favorable à Stockholm que le Conseil général du P.O.B. aurait rejetée, le 22 août 1917, par 70 voix contre 5. On rapprochera cette information d'un rapport que J. Jacquemotte et J. Poulet présentèrent, en juin 1922, à l'Exécutif de l'Internationale communiste, rapport où il est dit que « c'est dans le groupe actuel de L'Exploité que se trouvent les hommes qui (pendant l'occupation) menèrent une action constante en vue du rétablissement des relations internationales. » Bien que très mal connus, les évènements de Russie semblent avoir été à l'origine, surtout durant la dernière année de la guerre, d'un certain regain des sentiments internationalistes, même en Belgique. En témoigne notamment le succès de la diffusion clandestine d'une brochure intitulée La révolution russe. Éditée en août 1918 avec l'accord du Bureau du P.O.B. et la collaboration non seulement de Jacquemotte mais aussi du directeur de Peuple, Joseph Wauters, cette brochure invitait les lecteurs à prendre en considération « l'ampleur et la pureté » de la révolution russe et « l'émouvante grandeur de son œuvre sociale », tout en continuant par ailleurs à lui reprocher le traité de Brest-Litovsk. Ce relatif revirement reflétait sans doute un tout aussi relatif changement dans la perception de la révolution des Soviets au niveau du mouvement ouvrier, revirement que la fin de la guerre allait amplifier jusqu'à un certain point. Dans le cas contraire, on comprendrait difficilement le fait qu'en août 1920, les dockers d'Anvers refusèrent de charger des armes qui étaient destinées aux armées contre-révolutionnaires qui opéraient alors en Pologne.

Créateur :  Claude Renard
Source :  RENARD C., "Contribution à l'Histoire du Parti Communiste de Belgique", Site du CArCoB