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La conférence du BSI de Kienthal – 24-30 avril 1916

La conférence du BSI de Kienthal – 24-30 avril 1916

A la réunion de la Commission élargie du Bureau Socialiste International de février 1916, il était apparu que le BSI ne sortant pas de son sommeil, elle avait cessé d'être actuelle. Les dirigeants du Parti Socialiste français prétendant toujours vouloir mettre en accusation leurs congénères allemands et les condamner pour leur attitude en août 1914 : impossible d'envisager une réunion où ces Allemands et ces Français se trouveraient face à face. Mais le secrétaire du BSI, Camille Huysmans, était un politicien astucieux. Il s'était maintenu jusqu'alors hors de la mêlée ; il avait conservé une certaine liberté de mouvement ; il n'était pas aveuglé par le chauvinisme des « jusqu'au-boutiste » ; il ne pouvait pas ne pas voir que l'opposition à la guerre grandissait partout et qu'elle prenait partout le 'chemin' de Zimmerwald (1915). Au début de 1916, il entreprit une campagne active pour affirmer, au moins, l'existence du BSI.

A Kienthal, la dernière séance de conférence du BSI fut consacrée au manifeste. Une projet rédigé par Pierre Brizon, et examiné en commission, recueillit l'assentiment unanime. En voici le texte in extenso.

Aux peuples qu'on ruine et qu'on tue.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Deux ans de guerre mondiale, deux ans de ruines, deux ans de massacres, deux ans de réaction !
Qui donc est responsable ? Où sont donc – derrière ceux qui, au dernier moment ont allumé l'incendie – ceux-là qui l'ont voulu et préparé depuis un quart de siècle ?
Ils sont parmi les privilégiés !

Lorsque, au mois de septembre 1915, au-dessus de la mêlée, des passions guerrières déchaînées, nous, socialistes des pays belligérants et neutres, réunis fraternellement à Zimmerwald pour sauver l'honneur du socialisme et dégager sa responsabilité, nous disions déjà dans notre manifeste :
« Les institutions du régime capitaliste, qui disposent du sort des peuples : les gouvernements (monarchiques ou républicains), la diplomatie secrète, les puissantes organisations patronales, les partis bourgeois, la presse capitaliste, l’Église – sur elles toutes pèse la responsabilité de cette guerre, surgie d'un ordre social qui les nourrit. »
C'est pourquoi « chaque peuple », comme l'a dit Jaurès quelques jours avant sa mort, « est apparu à travers les rues de l'Europe, avec sa petite torche à la main ».

Après avoir couché dans la tombe des millions d'hommes, désolé des millions de familles, fait des millions de veuves et d'orphelins, après avoir accumulé ruines sur ruines, et détruit irrémédiablement une partie de la civilisation, cette guerre criminelle s'est immobilisée.
Malgré les hécatombes sur tous les fronts, pas de résultats décisifs. Pour faire seulement vaciller ces fronts, il faudrait que les gouvernements sacrifient des millions d'hommes.
Ni vainqueurs ni vaincus, ou plutôt tous vaincus, c'est-à-dire tous saignés, tous épuisés : tel sera le bilan de cette folie guerrière. Les classes dirigeantes peuvent ainsi constater la vanité de leurs rêves de domination impérialiste.
Ainsi est-il de nouveau démontré que seuls ont bien servi leur pays ceux des socialistes qui, malgré les persécutions et les calomnies, se sont opposés, dans ces circonstances, au délire nationaliste en réclamant la paix immédiate et sans annexions.
Que vos voix nombreuses cirent avec les nôtres : A bas la guerre, vive la paix !

Travailleurs des villes et de champs !

Vos gouvernements, les cliques impérialistes et leurs journaux vous disent qu'il faut tenir jusqu'au bout pour libérer les peuples opprimés. C'est une des plus grandes fourberies imaginées par nos maîtres pour la guerre. Le vrai but de cette boucherie mondiale est, pour les uns de s'assurer la possession du butin qu'ils ont rassemblé pendant des siècles et au cours d'autres guerres ; pour les autres d'aboutir à un nouveau partage du monde, afin d'augmenter leur lot en annexant des territoires, en écartelant des peuples, en les rabaissant au niveau des parias.
Vos gouvernements et vos journaux vous disent qu'il faut continuer la guerre pour tuer le militarisme.
Ils vous trompent. Le militarisme d'un peuple ne peut être ruiné que par ce peuple lui-même. Et le militarisme devra être ruiné dans tous les pays.
Vos gouvernements et vos journaux vous disent encore qu'il faut prolonger la guerre pour qu'elle soit la 'dernière guerre'.
Ils vous trompent toujours. Jamais la guerre n'a tué la guerre. Au contraire, en excitant les sentiments et les intérêts de 'revanche, la guerre prépare la guerre, las violence appelle à la violence.
De sorte que vos maîtres, en vous sacrifiant, vous enferment dans un cercle infernal.
De ce cercle seront impuissantes de vous tirer les illusions du pacifisme bourgeois.
Il n'y a qu'un moyen définitif d'empêcher les guerres futures : c'est la conquête du gouvernement et de la propriété capitaliste par les peuples eux-mêmes.
La 'paix durable' sera la fruit du socialisme triomphant.

Prolétaires !

Regardez autour de vous ; Quels sont ceux qui parlent de continuer la guerre jusqu'au bout, jusqu' à la victoire ? Ce sont les auteurs responsables, les journaux alimentés aux fonds secrets, els fournisseurs des armées et tous les profiteurs de la guerre, les social-nationalistes, les perroquets de formules guerrières gouvernementales, les réactionnaires qui se réjouissent en secret de voir tomber sur les champs de bataille ceux qui menaçaient hier leurs privilèges usurpés, c'est-à-dire les socialistes, les ouvriers syndicalistes et ces paysans qui semaient le blé rouge à travers les campagnes.
Voilà le parti des prolongateurs de la guerre.
A lui les forces gouvernementales, à lui les journaux menteurs, empoisonneurs des peuples, à lui la liberté de propagande pour la continuation des massacres et des ruines.
Et à vous, les victimes, le droit de vous taire et de souffrir l'état de siège, la censure, la prison, la menace, le bâillon.
Cette guerre, peuples travailleurs, n'est pas votre guerre, et cependant c'est vous qui en êtes, en masse, les victimes.
Dans la tranchée, à la pointe des batailles, exposés à la mort, voilà les paysans et les salariés . A l'arrière, à l'abri, voici la plupart des riches et leurs valets 'embusqués'.
Pour eux, la guerre c'est la mort des autres.
Et ils en profitent pour continuer et même accentuer contre vous leur lutte de classe, tandis qu'à vous ils prêchent l'union sacrée. Ils descendent même jusqu'à exploiter vos misères et vos souffrances pour essayer de vous faire trahir vos devoirs de classe et de tuer en vous l'espérance socialiste.
L'injustice sociale et le système des classes sont encore plus visibles dans la guerre que dans la paix.
Dans la paix, le régime capitaliste ne dérobe au travailleur que son bien-être ; dans la guerre il lui prend tout puisqu'il luis prend la vie.
Assez de morts ! Assez de souffrances !

Assez de ruines aussi !. Car c'est encore sur vous, peuples travailleurs, que tombent et tomberont ces ruines. Aujourd'hui, des centaines de milliards sont jetés au gouffre de la guerre et perdus ainsi pour le bien-être des peuples, pour les œuvres de civilisation, pour les réformes sociales, qui auraient amélioré votre sort, favorisé l'instruction et atténué la misère. Demain de lourds impôts s'appesantiront sur vos épaules courbées.
Assez payé de votre travail, de votre argent, de votre existence !
Luttez pour imposer immédiatement la paix sans annexions.
Que dans tous les pays belligérants, les femmes et les homme des usines et des champs se dressent contre la guerre et ses conséquences, contre la misère et les privations, contre le chômage et la cherté de la vie ! Qu'ils élèvent la voix pour le rétablissement des libertés confisquées, pour les lois ouvrières et pour les revendications agraires des travailleurs des champs.
Que les prolétaires des pays ,neutres viennent en aide aux socialistes des pays belligérantes dans la lutte difficile qu'ils mènent contre la guerre ; qu'ils s'opposent de toutes leurs forces à l'extension de la guerre.
Que les socialistes de tous les pays agissent conformément aux décisions des congrès socialistes internationaux, d'après lesquelles c'est le devoir des classes ouvrières de s'entremettre pour faire cesser promptement la guerre.
En conséquence, exercez contre la guerre le maximum de pression possible sur vos élus, sur vos parlementaires et sur vos gouvernements.
Exigez la fin immédiate de la collaboration socialiste aux gouvernements capitalistes de guerre ! Exigez des parlementaires socialistes qu'ils votent désormais contre les crédits demandés pour prolonger la guerre.
Par tous les moyens en votre pouvoir, amenez la fin de la boucherie mondiale.
Réclamez un armistice immédiat ! Peuples qu'on ruine et qu'on tue, debout contre la guerre !
Courage ! N'oubliez pas que malgré tout vous êtes encore le nombre et que vous pourriez être la force.
Que dans tous les pays, les gouvernements sentent grandir en vous la haine de la guerre et la volonté de revanches sociales, et l'heure de la paix sera avancée.
A bas la guerre !
Vive la paix ! – la paix immédiat' et sans annexions.
Vive le socialisme international !

Premier mai 1916

repris du livre du livre d'Alfred Rosmer "Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale; de Zimmerwald à la révolution russe". 1959, Paris La Haye, Mouton & Co