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Militarisation et politique du genre

Militarisation et politique du genre

La recherche féministe s'est trop souvent désintéressée des processus de militarisation.  Certes, de nombreuses recherches ont étudié le sexisme à l'intérieur de l'armée.  Cynthia Enloe (1983 :220) est la première à qualifier l'armée d'« institution à quintessence masculine » et à suggérer que l'économie politique internationale et la politique du pouvoir militaire sont affectées par le genre (Enloe,1985).  Toutefois, les aspects descriptifs du sexisme, engendrés par la militarisation des sociétés contemporaines, n'ont pas été analysés jusqu'ici en tant que « politique du genre », remplissant une fonction latente au sein du système improprement nommé « système militaro-industriel » dont la fonction explicite est d'assurer « la sécurité nationale ».  Dans le présent article, et sans prétendre à l'exhaustivité, nous tenterons de montrer qu'à travers la militarisation les « complexes militaro-industriels », formations sociales érigées en systèmes militaro-industriels (SMI), structurent l'économie et le pouvoir et élaborent une « culture de guerre » de façon à préserver et à renforcer la domination des hommes sur les femmes.  De sorte qu'il est légitime de parler de « politique du genre » comme fonction latente d'un système qui se présente en grand défenseur de la sécurité des deux sexes.


La militarisation dans les sociétés contemporaines

La militarisation se définit par trois critères : les dépenses militaires, le commerce des armes et les interventions armées, menées soit au cours de guerres civiles, soit au cours de guerres opposant des nations ennemies (Kemp, 1984).  Certes, la fin de la guerre froide a été suivie dans les grands pays industriels, à l'exception de la France, d'une diminution du niveau des dépenses militaires publiques, mais ce niveau reste encore trop élevé, atteignant, en 1993, 600 milliards de dollars américains pour les seuls programmes militaires (Léger- Sivard et al., 1993: 5).  Si les accords de désarmement entre les deux superpuissances ont produit leurs effets, en revanche, la recherche axée sur la mise au point de nouvelles technologies militaires et spatiales plus performantes, n'a diminué que symboliquement.  Aux États-Unis et en Europe de l'Ouest par exemple, en 1991, le montant de la recherche militaire et spatiale publique atteignait 50 milliards de dollars, soit environ le même niveau que la totalité des dépenses publiques pour la recherche civile consacrée aux besoins sociaux (éducation, santé, transports, énergie, etc.) (Léger-Sivard et al. 1993:18).

La baisse du commerce des armes touche surtout les pays développés, et beaucoup moins les pays en voie de développement où la diminution des dépenses des uns est compensée par la croissance des autres (Léger-Sivard et al., 1993: 10). Les nouvelles commandes d'armes restent très élevées au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est (Mack 1993). De plus, la réalité du commerce des armes est en partie masquée par deux phénomènes qui progressent depuis la fin de la guerre froide. Le premier est un marché noir des armes florissant. Le second est le volume inhabituel de transferts gratuits, résultant de la fermeture de bases militaires, d'accords de désarmement ou de retraits des forces armées (Léger-Sivard et al., 1993: 19).  Tout cela conduit à un risque énorme de prolifération nucléaire horizontale.  En outre, les grandes quantités de plutonium, produites par les centrales nucléaires ayant pour but la production d'électricité, peuvent être utilisées pour la fabrication de bombes, augmentant ainsi les chances de vol, de piratage et de diversion clandestine du matériel militaire (Léger-Sivard et al., 1993: 13), comme l'ont révélé des affaires récentes.

Quant aux opérations militaires, même si les conflits entre États sont remplacés par des conflits internes, leur nombre n'a jamais été aussi élevé sur l'ensemble de la planète.  En effet, 40 ans de guerre froide ont permis à chaque peuple d'entasser une quantité d'armes considérable que l'on consomme aujourd'hui en réglant par la violence militaire des conflits qui auraient pu être résolus par la prévention et la négociation.  En 1992, on estimait à 29 le nombre de « guerres majeures » définies comme provoquant la mort de 1 000 personnes et davantage (Léger-Sivard et al. ,1993: 20).  De plus, le nombre de personnes tuées pendant ces guerres a été le plus élevé au cours de la période allant de 1976 à 1993, diffusant ainsi « un modèle de croissance de la violence et de la souffrance humaine dans les guerres locales » (Léger-Sivard et al., 1993: 20).  Aujourd'hui, les guerres de Yougoslavie, du Rwanda, d'Afghanistan et de Tchétchénie sont les illustrations les plus frappantes de ce développement.  À la lumière de ces faits, on peut estimer que la « démilitarisation » à l'échelle de la planète reste plus un mythe qu'une réalité.


Les fonctions latentes de la militarisation par les systèmes militaro-industriels

Dans les États-nations, la grande masse des citoyens et des citoyennes a accepté le surarmement pendant plus de 40 ans, au nom de l'impératif de la « sécurité nationale ».  Cette rhétorique récurrente a créé un consensus national pour légitimer des budgets militaires, le plus souvent exorbitants, les femmes n'exprimant surtout leurs divergences avec les hommes que lorsque la violence armée est utilisée pour régler un conflit (Michel, 1994).

La sociologie de l'ordre militaire mondial (World Military Order) demeure un nouveau champ de recherche, relativement peu exploré par les chercheuses, comme si la militarisation des sociétés contemporaines n'était pas liée intrinsèquement à une politique du genre.  L'insuffisance d'une sociologie critique du phénomène de militarisation, qui a été au centre du développement des sociétés contemporaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, est en particulier responsable de l'indifférence de la population à l'égard des problèmes de militarisation.  

De même, en dehors de l'institution militaire, il existe fort peu de recherches féministes sur l'ensemble des acteurs socio-économiques qui constituent les formations sociales présidant à la militarisation.  Qualifiées à tort de complexes militaro-industriels (CMI), ces formations sociales admettent d'autres acteurs que les militaires de haut rang et les industriels de l'armement.  Ainsi en font partie d'autres composantes sociales, en particulier les scientifiques à la tête des grands laboratoires travaillant pour la défense, les banquiers qui alimentent le marché des armes en accordant des crédits tant à ceux qui les produisent qu'à ceux qui les achètent, la grande cohorte des « faucons » bureaucrates : hauts fonctionnaires, hommes politiques et journalistes qui défendent, dans les ministères visés, les partis politiques, les parlements et les médias, les intérêts des lobbies militaro-nucléaires et industriels (Michel, 1985).  En réalité, les CMI ont érigé des systèmes militaro-industriels que, compte tenu de leur composition, on devrait plutôt désigner par l'appellation barbare de « système bureaucratico-scientifico-militaro-industriel et bancaire ».

L'analyse sociologique s'efforce de décrypter les fonctions latentes d'un système, masquées par ses fonctions manifestes.  Robert Merton constate que c'est l'échec des fonctions manifestes d'un système qui a conduit les sociologues à en rechercher les fonctions latentes (1963: 151) :  partant du point de vue fonctionnel que les patterns et les structures sociales durables devraient généralement remplir des fonctions positives alors qu'actuellement celles-ci sont mal remplies par les patterns ou les structures existantes, l'idée nous vient que peut-être cette organisation publiquement calomniée satisfait, dans les conditions présentes, à des fonctions latentes essentielles.

De plus, selon le même auteur (1963: 145), les fonctions latentes sont ignorées par tout le monde car elles ne sont ni voulues, ni généralement reconnues dans leurs conséquences sociales ou psychologiques. Pourtant, les découvertes concernant les fonctions latentes agrandissent le champ de la connaissance plus que ne le font celles concernant les fonctions manifestes. Elles sont aussi éloignées des vues « de bon sens » sur la vie sociale.

Alors que, selon la thèse des membres des SMI, la militarisation des sociétés contemporaines existe pour assurer la sécurité de chacun et de chacune, en fait, comme l'enseignait à ses étudiants et étudiantes l'économiste américain Kenneth Boulding (cité dans Renner 1989: 136),« la défense est maintenant le plus grand ennemi de la sécurité nationale ».
Voilà qui nous amène à rechercher les fonctions latentes des systèmes de « défense » des grandes sociétés industrielles contemporaines, basés depuis 40 ans sur une militarisation à outrance, alors que la sécurité aurait tout aussi bien pu être basée sur la prévention, la négociation et le dialogue.

Ces fonctions latentes ont déjà été mises en évidence : reproduction et élargissement de la domination des pays du Nord sur les pays du Sud, des inégalités sociales et économiques internes à chaque Etat-nation et des inégalités basées sur le genre (Michel, 1985).  Bref, le SMI vise implicitement à préserver le statu quo dans la domination d'une zone géopolitique sur les autres, des classes privilégiées à l'intérieur des États-nations et des hommes sur les femmes (Michel, 1985).  Autrement dit, le système militaro-industriel engendre une politique de relations internationales, une politique de classe et une politique du genre, mais ces trois politiques ne sont jamais énoncées en tant que telles par les promoteurs des SMI ni perçues en tant que telles par ceux et celles qui les subissent.   (…)


La culture de guerre et la politique du genre

La militarisation repose aussi sur « une culture de guerre » que l'on peut considérer comme « une politique du genre », dans la mesure où celle-ci conforte et amplifie la domination des hommes sur les femmes et ignore ou méprise les aspirations des femmes à la dignité, à la liberté et au bien-être.  Elle implique la persistance des images archaïques des identités masculines et féminines, les hommes étant censés être par essence supérieurs aux femmes, tandis que celles-ci sont supposées aimer la domination et se complaire dans le masochisme.

Cette culture de guerre s'affirme dans les violences inouïes infligées aux femmes du pays ou du clan ennemi en temps de guerres civiles ou interétatiques.  En temps de paix, elle se révèle à la fois dans les pratiques de l'armée à l'égard des femmes militaires tout autant que dans les conséquences désastreuses pour la population féminine civile de choix budgétaires favorisant la militarisation.


À l'intérieur des forces armées

Pour Astrid Albrecht-Heide (1981: 86), la structure interne du système militaire a un effet évident sur la socialisation des femmes et des hommes, invités à se conformer à des stéréotypes :  Le militaire comme « institution totale » implique une dé- personnalisation par le moyen de l'humiliation. À travers les symboles et les rituels militaires, il divise les « machos » (« les hommes réels ») et les victimes du machisme (les femmes et les hommes qui ne sont pas assez brutaux).

Ce constat s'applique aussi bien aux jeunes recrues dans les casernes qu'aux intellectuels de la défense (defence intellectuals).  L'entraînement des jeunes recrues dans les casernes est basé sur le culte de la « virilité », indissociable d'un comportement d'agressivité et de mépris des femmes :  Dans l'environnement des garnisons masculines, l'adéquation sexuelle est révélée par l'endurance physique et l'agressivité. Dans un tel univers, les relations avec les femmes sont typiquement superficielles et d'exploitation, la femme étant perçue non pas comme une personne qui ressent mais comme un être faible et un « objet » moins capable. (Cortright citée dans Albrecht-Heide 1981: 86)

Cette culture de guerre qui fait des femmes « le repos du guerrier » se traduit en fait par un redoublement de violence à l'égard des femmes militaires, engagées dans l'armée.  Ainsi, au sein des forces armées des États-Unis, les viols des femmes sont deux fois plus nombreux qu'au sein de la société civile, le harcèlement sexuel est plus fréquent et « la chasse aux sorcières » concernant l'homosexualité est plus répandue que pour les recrues masculines (Megens et Wings 1981: 47).

La pornographie, qui a toujours fleuri dans les chambrées militaires, est une autre dimension d'une culture de guerre qui a maintenant envahi la société civile.  Aux États-Unis, sociologues, juristes et psychiatres comme Pauline Bart ont montré que la pornographie avait été déterminante dans la croissance des viols dans ce pays (Bart et O’Brien, 1985).  De plus, la juriste Kathleen Barry a recueilli les témoignages de violeurs dont la plupart déclarèrent qu'ils avaient été incités à commettre ce crime après avoir vu des images pornographiques (1).

Pour sa part, Carol Cohen a montré que les « intellectuels de la défense » (defence intellectuals), qui mettent au point des stratégies de défense pour légitimer les productions d'armes nucléaires, se réclament de l'objectivité et de la neutralité alors que leur langage véhicule une véritable obsession de la virilité et du pouvoir. Leur jargon pseudo-scientifique révèle en effet des courants d'excitation homoérotique, la domination hétérosexuelle, l'élan vers la compétence et la maîtrise, les plaisirs d'appartenir aux membres d'une élite et d'un groupe privilégié, de l'importance ultime et du sens d'appartenir à une prêtrise ayant le pouvoir excitant de devenir la Mort...  (Cohen 1988: 310)

De cette accumulation d'évidences, on peut en conclure que « la politique de domination/soumission est tellement renforcée par le militarisme que l'une ne peut être éliminée sans l’autre » (Kokopeli et Lakey cités dans McAllister, 1982: 231).

Les revendications d'émancipation et de dignité des femmes, à l'intérieur ou à l'extérieur de l'armée, se sont exprimées dans les mouvements féministes et dans le travail de démythification des intellectuelles féministes.  Elles ont révélé le mensonge des stéréotypes de la « virilité » et de la « féminité », dont l'origine est rattachée à la « nature », alors qu'ils sont le résultat d'une culture de guerre, engendrant une politique du genre qui, après l'institution militaire, a envahi toute la société civile.

Dans les allocations budgétaires

En dépensant beaucoup pour la machine militaire, les SMI pénalisent les femmes dans leur droit au bien-être physique et moral.  Il suffit de se référer à l'exemple des pays du Tiers-Monde où sévit l'attrait pour les équipements militaires pour en avoir la conviction.  Dans ces pays, la proportion des dépenses militaires correspondait à 143 p. 100 de l'ensemble des dépenses de santé et d'éducation en 1960 et à 65 p. 100 en 1990-1991 (PNUD, 1994: 211).  Or la santé et l'éducation sont ce qui manque le plus aux femmes de ces pays qui aspirent à la liberté, au bien-être et à s'émanciper des grossesses non désirées.  La ponction des ressources au profit du militaire est encore plus dommageable pour les femmes des pays ayant un indice faible de développement humain (IDH), ce qui représente encore, en 1993, 42 p. 100 de la population mondiale.  Dans ces pays en effet où, d'après l'ONU, les dépenses militaires équivalent à 65 p. 100 de la totalité des dépenses de santé et d'éducation, la situation des femmes présente le profil suivant :
les femmes y sont moins nombreuses que les hommes : pour 100 hommes en effet, on recense 96 femmes (PNUD, 1994: 159). Cela, sans doute parce que le sexe féminin fait l'objet d'une sélection négative soit au cours de la grossesse, soit après la naissance, par manque de soins ;
47 p. 100 seulement des filles vont à l'école primaire (PNUD, 1994: 157) ; seulement 36 p. 100 des femmes âgées entre 15 et 24 ans sont alphabétisées (PNUD, 1994: 157) ;
45 p. 100 seulement des femmes ont accès à l'eau potable (un milliard de femmes en sont privées) (PNUD, 1994: 149) ;
pour 100 000 naissances vivantes chaque année, on enregistre 640 femmes qui meurent au cours de la grossesse contre 56 dans les pays à indice de développement humain élevé (PNUD, 1994: 227) ;
18 p. 100 seulement des femmes utilisent un moyen contraceptif (PNUD, 1994: 187) et ce, plus souvent, comme on l'a montré pour l'Afrique, par manque de moyens financiers que par ignorance.

Ces statistiques sont suffisamment révélatrices du mépris des femmes par les SMI des cinq grandes puissances qui siègent au Conseil de sécurité et qui réalisent 86 p. 100 de la totalité des ventes d'armes destinées au Tiers-Monde (PNUD, 1994: 57).  Les deux tiers de ces armes sont vendues aux dix pays les plus pauvres de la planète où la situation des femmes est la plus déplorable, parmi lesquels se trouvent l'Afghanistan, l'Inde et le Pakistan. Ces trois pays importent 30 p. 100 de la totalité des armes destinés aux pays en développement (PNUD, 1994 :58).  

Ce n'est qu'en apparence que les pays riches peuvent concilier à la fois des dépenses militaires élevées et des dépenses de santé, d'éducation et de services susceptibles de contribuer au bien-être des femmes.  Il suffit pour s'en convaincre de comparer la situation des femmes relative à la mortalité maternelle, au nombre de viols et au pourcentage du salaire féminin par rapport au salaire masculin dans les pays à forte militarisation (par les dépenses militaires tout autant que par leurs engagements, directs ou indirects, dans les conflits armés) et ceux qui ne le sont pas.  Les tableaux suivants révèlent que la situation des femmes est nettement meilleure dans les trois pays Scandinaves (Suède, Norvège et Danemark) où la militarisation est moins prononcée qu'aux Etats-Unis, en France et en Angleterre.

Dans les pays Scandinaves,les dépenses militaires publiques sont en effet de deux à trois fois moins élevées par rapport aux dépenses de santé et d'éducation que dans les pays fortement militarisés d'Occident, comme les États- Unis, la France et l'Angleterre, comme le révèlent les statistiques suivantes (PNUD, 1994 :201).

Dépenses militaires en pourcentage des dépenses consacrées à la santé et à l'éducation (90-91)
Suède         Norvège     Danemark     Finlande     États-Unis     France     Royaume Uni
16 %         22%     18%         15%         46%         29%         40%

En revanche, les femmes des pays Scandinaves subissent moins souvent qu'aux États-Unis, en Angleterre et en France, les violences dues au manque de soins relatifs à la grossesse et à la naissance, au viol et à l'injustice économique (PNUD, 1994 :201) :

* Décès de femmes survenus par suite d'une grossesse pour 100 000 naissances vivantes en 1988.
** Nombre annuel de viols déclarés pour 100 000 femmes de 15 à 59 ans au cours des années 1985-1990.
*** Salaires féminins en pourcentage des salaires masculins au cours de la période 1990-1992.

Il apparaît que les deux groupes de pays s'opposent quant aux violences à l'égard des femmes :
les morts maternelles sont de deux à trois fois plus fréquentes dans les pays fortement militarisés que dans les pays Scandinaves, moins militarisés;
les viols sont de trois à six fois plus élevés aux États-Unis que dans les pays Scandinaves. Si en France, les viols de femmes ne sont pas plus élevés que dans ces derniers pays, ce peut être parce que les femmes refusent plus souvent de porter plainte ou encore par suite d'une nouvelle loi plus sévère qui considère le viol comme un crime et non plus comme un délit ;
les écarts des salaires moyens féminins par rapport aux salaires moyens masculins sont beaucoup plus réduits dans les pays Scandinaves qu'aux États-Unis et en Angleterre, la France occupant une position médiane.

Par conséquent, même dans les pays riches où le niveau du produit national brut (PNB) permet de dépenser à la fois pour le militaire et pour les services destinés aux femmes, celles-ci pâtissent nettement de la ponction effectuée par des dépenses militaires élevées dans les budgets nationaux ainsi que des conséquences à leur égard des comportements de violence que leurs compatriotes masculins sont libres de pratiquer à rencontre des femmes ennemies, au cours d'expéditions militaires à l'étranger.


Conclusion

Jusqu'ici, on se bornait le plus souvent à identifier les SMI à un système sexiste ou patriarcal, même quand on y voyait un « archétype » du patriarcat. Mais il faut aller plus loin et admettre que ce système fonctionne en pratiquant à très large échelle une politique du genre dynamique qui se révèle non seulement en temps de guerre mais aussi en temps de paix.  Cette politique du genre consiste à exclure les femmes des positions de pouvoir dans l'économie et dans la sphère des décisions politiques et à maintenir une « culture de guerre », propre à entretenir dans l'inconscient collectif une image de l'infériorité des femmes et de la supériorité des hommes.  Cette culture de guerre repose, entre autres, sur la violence exercée par les hommes à l'égard des femmes et sur des allocations de ressources publiques en faveur du militaire et au détriment des femmes (2).

La pensée féministe devrait, plus souvent qu'elle ne le fait, axer sa réflexion sur le paradigme de l'identification de la « sécurité nationale » avec la militarisation.  Les souffrances et les violences inouïes supportées par les femmes au cours des opérations militaires, le chômage, le mépris, les discriminations sociales, économiques et politiques en temps de paix sont légitimées par l'idéologie et les pratiques des SMI concernant les genres.  Des dépenses militaires excessives, tout autant que le surarmement et sa consommation dans des conflits armés, censées assurer la sécurité nationale se sont révélées impuissantes à assurer la sécurité, le bien-être et la liberté des femmes.

Cette situation devrait révolter les femmes plutôt que de les maintenir dans la soumission et l'acceptation des mythes et manipulations qui servent à fabriquer le consensus relatif à la « défense » et à identifier sécurité avec défense nationale. Car le consensus sur la défense nationale, s'il sert le pouvoir et les profits des CMI, ne peut se maintenir qu'en bloquant pour les femmes l'accès à la démocratie paritaire et en perpétuant indéfiniment leur situation de « citoyennes de seconde zone ».

Les femmes plus que les hommes devraient être motivées à contester les postulats de la « défense nationale » et à redéfinir leur conception de la sécurité. Mais si des féministes en tant qu’individues (artistes, chercheuses, enseignantes, etc.) se sont clairement prononcées dans leurs oeuvres, leurs écrits ou leurs actions contre la militarisation et y ont décrypté l'oeuvre du patriarcat, cette contestation n'a pas encore motivé les mouvements féministes dans leur ensemble.  Et ce, malgré l'exception remarquable d'un mouvement très limité comme celui qui, dans les années 1980, a mobilisé des femmes contre le déploiement des missiles nucléaires en Angleterre (dans le camp des femmes de Greenham Common) ou en République fédérale allemande (dans leur coordination avec les luttes du Parti des verts) (Kelly, 1992).

Il serait grand temps également que, dans les pays du centre, principaux responsables de la militarisation de la planète, les chercheuses s'interrogent pour repenser la finalité d'un système militaro-industriel qui demeure l'archétype du système patriarcal dans les relations entre les sexes et où la société civile trouve à la fois la justification et la préservation de son sexisme.

Recherches féministes, vol. 8, n° 1, 1995, p. 15-34.
Andrée Michel Directrice honoraire de recherche CNRS, Paris

(1) Informations fournies par Kathleen Barry au cours de la table ronde sur « Pornographie et politique », organisée par le Mouvement Arc en ciel et tenue à Paris le 8 mars 1988.

(2) Cette thèse de la politique du genre pratiquée par les CMI a été élaborée dans Michel (1995).


RÉFÉRENCES
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