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Savoir dire 'non'

Savoir dire 'non'

Discours d'André Brink

  Né en 1935, dans une famille afrikaner, André Brink est l’une des grandes figures de la littérature sud-africaine, d'expressions afrikaans et anglaise. Diplômé de l'université de Potchefstroom (Afrique du Sud), où il obtient une licence, deux maîtrises (d'afrikaans et d'anglais), il poursuit ses études en littérature comparée en France.  Au fil du temps, il durcit sa position contre la politique d'apartheid. De retour en Afrique du Sud, il devient maître de conférences en littératures afrikaans et hollandaise, à l'université Rhodes à Grahamstown et docteur ès lettres (en 1975).
En 1980, il obtient le prix Médicis étranger pour « Une saison blanche et sèche », livre qui lui vaut une reconnaissance mondiale, mais qui sera censuré en Afrique du Sud.  Il est entre autres connu pour avoir le courage de dire NON.
Voici le discours d'André Brink lors de la cérémonie où il a obtenu le titre de docteur honoris causa de l’UCL le 2 février 2015.  Lors de son retour au Cap en Afrique du Sud il est décédé le 6 Février dans l'avion.


 

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,

On a l’habitude, en faisant un discours académique, de commencer en s’adressant à Monsieur le Recteur, aux doyens des différentes facultés, aux chefs des départements, aux professeurs, pour terminer par les étudiants tout à fait en bas. Moi, je propose de faire l’inverse, parce que je voudrais d’abord m’adresser à ceux, les étudiants, qui posent des questions, qui cherchent des réponses, qui ne sont pas du tout sûrs des réponses, qui essayent de travailler dans les ténèbres pour toucher au-delà la possibilité d’une réponse. On n’est jamais sûr à l’avance qu’on l’aura. Mais avant de commencer à chercher les réponses, il faut commencer avec la grande parole dite par la fille de Créon, Roi d’Athènes, Antigone.
Antigone qui était la première dans l’histoire, qui était devenue vraiment célèbre, parce qu’elle savait dire “Non”. Au moment le plus important de sa vie, où elle avait à choisir entre la vie et la mort, où elle avait à se trouver sur une bifurcation, où on ne voulait pas lui laisser de choix, où tout ce qu’elle pouvait faire c’était dire “Non”.

On m’a dit, il y a plusieurs années, que, si jamais on ne sait pas comment faire ça, ils disaient qu’il y avait eu une petite fille de sept ans et qu’elle savait exactement ce qu’elle voulait dire quand elle disait “Non”, quand elle a décidé de ne pas accepter ce que lui proposent ses parents et les autres autour d’elle. Ça, c’est une continuation du “Grand Non” d’Antigone qui, pour moi, reste l’exemple le plus important du monde, de savoir comment réagir devant ce que nous imposent les autorités à n’importe quel moment de notre vie. Ceux qui essayent toujours de savoir “mieux” afin de pouvoir nous diriger, ceux qui prétendent savoir plus que nous, et donc insistent pour qu’on les suive. Pour moi, c’est une question de “JE SUIS CHARLIE”, suivre dans le sens des lettres mais aussi dans l’autre sens, de suivre les pas de quelqu’un qui essayait de trouver la route à travers les ténèbres vers un but qui n’est pas encore sûr, qui n’est pas encore clair, mais qu’on essaye de définir, qu’on essaye de reconnaître dans les ténèbres, et c’est là, pour moi, la nature la plus grande de la vie : de suivre les traces qui mènent on ne sait pas encore où. Mais en espérant, parce que c’est une expression de l’espoir. Et pour moi, c’est surtout l’espoir, l’espérance qui pousse l’être humain vers des solutions possibles à toutes les questions que lui pose la vie.

On rencontre un peu partout les possibilités de questions, on cherche donc partout la possibilité des réponses. On n’est jamais sûr à l’avance de ce que sera la réponse. Et ce qu’on ressent c’est le savoir, la nécessité de devoir trouver des réponses, de trouver des réponses aux questions que la vie mène. Parce que c’est vraiment en confrontant les questions, en essayant de trouver des réponses, surtout quand on ne sait pas à l’avance ce que peuvent être les réponses. Donc la nécessité de confronter les ténèbres, de, comme le disait Baudelaire, « plonger au fond du gouffre pour trouver du nouveau », pour lui c’était toujours une question de trouver du nouveau, parce qu’il trouvait au centre du nouveau les possibilités des réponses au néant. C’est en cela que, dans un certain sens, on peut dire qu’il était le prédécesseur de Camus qui, pour moi, est toujours le phare le plus important de ma vie, qui me montre d’un moment à l’autre la possibilité d’un choix, la nécessité de faire des choix parce que pour lui, comme pour beaucoup d’autres, qui pour moi, étaient et restent les phares importants qui m’ont tracé la route possible à travers des ténèbres vers la lumière assez feinte, assez faible d’une réponse, surtout quand on ne sait pas à l’avance ce que serait la réponse correcte. Parce que c’est là, le seul triomphe dont peut se vanter l’être humain: d’aller à l’encontre des questions afin d’essayer de trouver des réponses. Si on savait à l’avance ce que serait la réponse, il n’y aurait pas d’aventure, il n’y aurait pas de choix véritable parce que c’est surtout en ne sachant pas à l’avance, en plongeant au fond des ténèbres, en essayant de trouver des réponses qu’on peut continuer d’un pas à l’autre, d’un petit pas à l’autre. C’est toujours une question d’aller de plus en plus loin en ne sachant pas ce qu’est la véritable réponse, si véritable réponse existe et, sans certitude, armé simplement avec l’incertitude. La seule certitude de l’individu est dans, justement, son incertitude, mais aussi la joie de trouver des réponses, de continuer à chercher des réponses, surtout quand il n’y a que les ténèbres qui l’entourent.

Et essentiellement, c’est tout ce que j’ai à vous dire aujourd’hui : la nécessité de continuer à chercher des réponses et à dire “Non”, comme le faisait Antigone en face des certitudes du pouvoir qui nous entoure parce que notre lutte, c’est d’abord contre tout et l’expression du pouvoir en face du néant afin de se plonger au fond de la joie, de l’incertitude et de la nécessité de continuer à voyager, de continuer à poser des questions. Merci.